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  • Marie Hervouet

La langue française en diplomatie : passé glorieux, futur incertain


En ce jour du 20 mars est célébrée la journée internationale de la francophonie. Parlé par environ 320 millions de locuteurs à travers le monde, le français a également une place particulière en diplomatie. Ainsi, le traité de Porthsmouth, mettant fin à la guerre russo-japonaise de 1904-1905, fut rédigé… en français ! Si le texte fut également rédigé en anglais, il était toutefois expressément indiqué que le français était la langue de référence à laquelle se rapporter en cas d’ambiguïté. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le français était alors la langue de la diplomatie au cours des XVIIIe et XIXe siècles. Aujourd’hui supplantée par l’anglais, la place de la langue de Molière en diplomatie interroge.



Le français, lingua franca de la diplomatie


Congrès de Berlin, Anton von Werner, 1881


C’est un fait. La langue française a été pendant deux siècles (XVIIIe-XIXe) la langue de la diplomatie. Ainsi, délibérations, correspondances diplomatiques, traités et autres conventions s’effectuaient en français. Plus précisément, il est communément admis que l’usage dominant de la langue française en diplomatie commença en 1714, avec la signature du traité de Rastatt mettant fin à la guerre de Succession d’Espagne. Cet usage déclina à partir de 1919, date de signature du traité de Versailles.


Certains avaient d’ailleurs tenté durant cette période d’évincer le français. En vain. A titre d’exemple, en 1871, le chancelier prussien Otto von Bismarck, victorieux de la guerre contre la France, cherchait à se rapprocher de la Russie. Il proposa alors à son homologue russe, le prince Gortchakoff, de substituer l’allemand au français dans les rapports officiels. Une demande refusée par retour de lettre rédigée en français.


Auparavant, la langue utilisée en diplomatie était le latin. Toutefois, au XVIIIe siècle, cette langue, guère parlée depuis douze siècles, était une langue « qu’on avait tellement déformée qu’elle était devenue irreconnaissable, remplie de formes modernes issues de l’apparition de nouveaux usages spécialisés. Il devenait au fil du temps proprement acrobatique de continuer à l’utiliser comme langue diplomatique » (Alain Rey). Ainsi s’agissait-il de trouver une nouvelle langue commune. Mais pourquoi le français ?



Rayonnement culturel

« On n’impose pas directement une manière de parler. […] Pour triompher, il faut qu’une langue commune apparaisse comme "le beau langage". » (Antoine Meillet)

Si les cercles diplomatiques avaient adopté la langue française comme langue véhiculaire, c’était avant tout en raison du rayonnement de la culture française en Europe.


Portrait de Voltaire, Maurice Quentin de la Tour


Dès le Moyen Age, la littérature française se diffusa en Italie, en Allemagne, en Norvège et en Angleterre. Les « classes cultivées », nourrissaient une certaine fascination pour le français puisqu’elles lisaient et écrivaient en français. Elles avaient ce « goût véritable pour l’écriture du français comme langue cultivée » (A. Rey). Rousseau, Montesquieu, Diderot ou encore Voltaire étaient lus et invités partout en Europe, de Vienne à Saint-Pétersbourg en passant par Londres. Frédéric II de Prusse recevait Voltaire à sa cour, Catherine II de Russie en faisait de même avec Diderot. Qui plus est, les intellectuels étrangers à l’image des Anglais Bedford et Gibbon, de l’Allemand Leibniz et de l’Italien Casanova, écrivaient directement en français.

Outre la littérature, le français s’était diffusé dans les milieux académiques, qui délaissaient peu à peu le latin comme langue de diffusion des savoirs depuis la fin du XVIe siècle. L’aura de la culture française incitait les classes aisées à envoyer leurs enfants en France pour y étudier et y recevoir une « éducation à la française », alors en vogue. A cet égard, le philosophe Locke estimait que l’apprentissage du français était indispensable à une bonne éducation. De même, des professeurs français célèbres étaient envoyés dans des universités étrangères.


Etonnamment, l’intolérance et la censure en France au XVIIe siècle ont également contribué à ce rayonnement culturel en Europe. Se faire éditer en France relevait parfois du parcours du combattant, entre obtention des privilèges et rejet des protestants. C’est pourquoi, nombreux étaient les auteurs qui partirent en Hollande, terre libre de toute pression idéologique, faire publier leurs écrits.


Un événement a également, de façon indirecte, favorisé la diffusion du français. Il s’agit de la révocation de l’édit de Nantes en 1685, laquelle provoqua l’émigration de centaines de milliers de huguenots (protestants français) vers les pays européens (Suisse, Hollande). Bien souvent, ces derniers devinrent professeurs de français dans leur pays d’accueil.



Langue d’élite

« La diplomatie a été amenée naturellement à l’adopter, par la force des choses, comme truchement international, dès l’époque où il s’affirma comme la langue la plus répandue parmi l’aristocratie et la haute bourgeoisie européennes. » (Albert Dauzat)

Les cours d’Europe aux XVIIIe et XIXe siècles s’entichaient d’une langue perçue comme savante et élégante, de sorte que « le français [devenait] aussi un signe de reconnaissance pour les cercles aristocratiques » (A. Rey). Ainsi n’était-il pas rare que les aristocrates, russes par exemple, s’exprimaient en français entre eux pour ne pas être compris des domestiques.


Toujours est-il que le français, langue privilégiée des cours européennes et des cercles diplomatiques, n’était pas le français parlé en France. Loin de là. A la fin du XVIIIe siècle, seulement trois millions de Français sur vingt-huit utilisaient quotidiennement la langue française, le reste communicant en patois (rapport de l’abbé Grégoire, 1794).




Le français était alors une langue d’élite, de l’aristocratie, « qui ne [pouvait] être maniée d’une manière courante que par des personnes ayant un degré très élevé de culture » (A. Meillet).



Langue précise

Si le français était la langue utilisée en diplomatie, ce n’était pas seulement pour son élégance. D’aucuns estiment que c’est une langue claire et précise. Ainsi, Metternich, diplomate et homme d’Etat autrichien du XIXe siècle, pensait qu’il fallait une lingua franca pour la diplomatie et que le français était une langue adéquate pour cela. De même, le diplomate britannique Harold Nicholson vanta en 1939 une langue au caractère logique et à la « précision géométrique ».


Raoul Delcorde, diplomate belge, estime que la précision n’est pas toujours de mise concernant la langue anglaise. Ainsi, la résolution 242 de l’ONU sur le Moyen-Orient, rédigée en anglais, mentionnait les « occupied territories ». Cette formulation ambiguë interroge : s’agissait-il des territoires occupés par Israël (que l’Etat hébreu était sommé d’évacuer) ou de territoires occupés, ce qui n’aurait porté que sur certains d’entre eux ?


 

Pour toutes les raisons évoquées, la langue française était la langue véhiculaire de référence jusqu’au début du XXe siècle. La signature du traité de Versailles en 1919, rédigé en français mais aussi en anglais pour satisfaire le président américain Wilson et le premier ministre britannique Lloyd George, amorça le déclin la langue française en diplomatie.


L’effacement progressif de la langue française, au profit de la langue anglaise, comme langue d’usage préférentielle en diplomatie repose sur de nombreux facteurs : la disparition des cours d’Europe, consécutive à la chute des monarchies (Prusse, Autriche-Hongrie, Russie) ; le décentrement du monde, à savoir l’élargissement des cercles diplomatiques au-delà du seul concert européen ; la montée en puissance des Etats-Unis ; la diffusion planétaire de la langue anglaise, fondée sur la colonisation britannique et l’essor de la culture de masse américaine.

 


Du tout français au tout anglais


« L’Europe a basculé du tout français au tout anglais. » (Jean Quatremer)

Héritage vivace

Si le français s’est effacé au profit de l’anglais, le français n’a toutefois pas disparu du champ de la diplomatie.


De prime abord, le français reste une langue utilisée dans les institutions internationales, en sa qualité de langue de travail de la Commission européenne, de langue officielle à l’ONU, de langue officielle de la Cour internationale de justice et de langue de travail de la Cour de justice de l’Union européenne.


De façon plus anecdotique, la présence de la langue française en diplomatie subsiste à travers le vocabulaire diplomatique. Ainsi, des termes propres au langage diplomatique n’ont pas de traduction anglaise, tels que chargé d’affaires ou agrément. De même, Yasser Arafat, figure de l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine), utilisa le mot « caduque » en 1989, car le terme n’existe pas en arabe.



Les élargissements de l’UE

Toujours est-il que le français a cédé sa place à l’anglais à l’échelle mondiale pour les raisons mentionnées précédemment. Ce retrait s’est opéré de façon plus progressive à l’échelle européenne. A l’origine, les institutions européennes ont déterminé un régime de langues de travail, à savoir le français et l’allemand, « mais les choses se faisaient à 99% en français » (Jean Quatremer). L’anglais a été ajouté à ce régime à la suite de l’adhésion du Royaume-Uni.


Selon Jean Quatremer, le recul du français s’est opéré à partir de 1995, année de l’adhésion de la Finlande, de la Suède et de l’Autriche, accentué par la suite par les élargissements vers les pays d’Europe de l’Est. L’accord tacite, selon lequel les personnes nommées à des postes importants devaient maîtriser le français, est rompu à cette période. Preuve en est, le précédent président du Conseil européen, Donald Tusk, ne parlait pas un mot de français.



Désintérêt des élites françaises ?

« L’élite française a toujours aimé parler un langage que le peuple ne comprenait pas. » (Jean Quatremer)

De nombreuses personnalités francophones ont été ou sont à la tête d’institutions internationales, à l’instar de Dominique Strauss-Kahn (2007-2011) à la tête du FMI, de Pascal Lamy à l’OMC (2005-2013), de Christine Lagarde au FMI (2011-2019) puis à la BCE (depuis 2019), de Jean-Claude Juncker à la Commission européenne (2014-2019) ou encore de Charles Michel au Conseil européen (depuis 2019). Cette forte représentativité de personnalités francophones porterait à croire qu’elle joue un rôle dans l’usage de la langue française en diplomatie. La réalité s’avère plus nuancée.


De fait, le déclin de l’usage de la langue française en diplomatie, et notamment au sein de l’UE, s’explique également par l’absence de volontarisme des élites françaises, qui semblent se désintéresser de la question et qui communiquent volontiers en anglais.


Plus encore qu’un simple désintérêt, le linguiste Claude Hagège ne mâche pas ses mots envers « certaines "élites vassalisées" qui mèneraient un travail de sape contre le français ».


Selon Quatremer et Hagège, ce désintérêt se fonde sur la volonté de distinction des élites. Quatremer affirme ainsi que « l’élite française a toujours aimé parler un langage que le peuple ne comprenait pas. Pendant très longtemps, cela a été le latin ; ensuite cela a été le français, qui n’est devenu la langue véhiculaire de la majorité des Français qu’au début du XXème siècle ; aujourd’hui c’est l’anglais. » Hagège estime, quant à lui, que « c’est d’ailleurs un invariant de l’Histoire. Le gaulois a disparu parce que les élites gauloises se sont empressées d’envoyer leurs enfants à l’école romaine. Tout comme les élites provinciales, plus tard, ont appris à leur progéniture le français au détriment des langues régionales. Les classes dominantes sont souvent les premières à adopter le parler de l’envahisseur. »


Outre la supposée volonté de distinction, il s’agit également de relever le pragmatisme des personnalités francophones confrontées à des interlocuteurs qui maîtrisent de moins en moins le français.


 

L’usage exclusif de la langue française en diplomatie, du XVIIIe siècle au début du XXe siècle, s’explique par une réunion de conditions, qui ne sont plus d’actualité. Parmi elles, le fait que la diplomatie n’est plus l’affaire d’un petit groupe restreint, l’aristocratie européenne, mais d’une multitude d’acteurs. Toutefois, à présent que le Royaume-Uni a quitté l’Union européenne, certains appellent de leurs vœux un retour du français en tant que langue de la diplomatie européenne. C’est le cas du journaliste italien Camillo Langone, pour Il Foglio. Au-delà de son passé de lingua franca, le journaliste met en exergue l’influente littérature française, renommée par ses auteurs traduits à l’étranger. Plus encore, le journaliste estime qu’il en va de la crédibilité européenne d’abandonner l’anglais pour le français : « comment peut-on se dire en effet européen quand on parle la langue de ceux qui ont refusé l’Europe ? Le choix de cette langue, nous permettrait également d’être plus intelligents en nous rapprochant des esprits les plus brillants du moment. »





Sources :

  • REY Alain, DUVAL Frédéric, SIOUFFI Gilles, Mille ans de langue française, histoire d’une passion. I. Des origines au français moderne., 2013

  • MEILLET Antoine, Les Langues dans l’Europe nouvelle, 1928

  • DELCORDE Raoul, « Le français, langue de la diplomatie ? », Le Devoir, 24 août 2016

  • LANGONE Camillo, « Vu d’Italie. Le français doit devenir la langue de l’Europe post-Brexit », Courrier international, 9 janvier 2021

  • DE VISSCHER Pierre, « L’emprise sociétale du langage, instrument du pouvoir », Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 2017/2-3 (Numéro 114-115), p. 265-305.

  • DAUZAT Albert, « Le français langue diplomatique de l’Europe », La revue pédagogique, Janvier-Juin 1918



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