• Adalin Fort

1er prix du Diplo d'Or: Adelin Fort - La Turquie, nouveau pivot ottonome


A l’approche du centenaire de la proclamation de la République de Turquie (1923), ses dirigeants semblent s’éloigner de l’ex-bloc occidental pour s’affirmer comme une voix singulière dans l’échiquier géostratégique mondial.


Juin 2020. La flotte turque effectue un exercice militaire d’envergure en Méditerranée orientale, non loin des eaux contestées à la Grèce. Cet événement s’inscrit dans une lignée d’épisodes actant le divorce entre la République de Turquie et ses alliés traditionnels – depuis le début de la Guerre froide – que sont l’Europe et les Etats-Unis au sein de l’OTAN. Prèse 15 ans après le début des négociations pour l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne (2005), les deux camps semblent s’éloigner inexorablement. Et la « Sublime Porte » entre l’Orient et l’Occident chercherait à ne plus dépendre de puissances étrangères afin de s’affirmer comme seule maîtresse de son destin dans un environnement complexe. En effet, les zones de conflits sont nombreuses à ses frontières : Syrie et Irak au sud, Caucase à l’est, en plus du conflit latent qui l’oppose à la Grèce, ravivé par la découverte de gaz off-shore en Méditerranée orientale, et la menace du géant russe au nord. A cela s’ajoutent les multiples puissances régionales (Arabie Saoudite, Iran, Egypte, Israël) et internationales (Etats-Unis, Union Européenne, Chine) impliquée dans cette région au coeur d’enjeux notamment énergétiques. Lors d’une conférence de presse en août 2020, Erdogan, leader de l’AKP le parti au pouvoir depuis 2002, avait prévenu « Nous ne laisserons aucun pays nous spolier de nos droits » pour rejeter toute ingérence étrangère dans les affaires turques. Cependant la Turquie, seulement 17è économie mondiale, longtemps protégée militairement et économiquement par le camp occidental, a-t-elle réellement les moyens de son émancipation?



Une ré-affirmation de son indépendance


Héritière d’un Empire multi-centenaire, la République de Turquie s’est d’abord révoltée contre démantèlement du territoire par des puissances étrangères au sortir de la Première Guerre Mondiale.

Le 29 Octobre 1923, une Turquie nouvelle était née sous l’impulsion de Mustafa Kemal « Atatürk » (« père des Turcs »), qui reste aujourd’hui encore le symbole d’un peuple fort qui, descendant d’un peuple nomade d’Asie mineur selon le récit national, ne saurait être asservi. Cette période reste ancrée dans la mémoire nationale turque et ses dirigeants atteints du « Syndrome de Sèvres » qui voient dans les puissances étrangères des prédateurs prêts à dépecer l’Anatolie comme le traité éponyme datant de 1920 et finalement jamais appliqué. La stratégie turque est dès lors une quête d’indépendance pour sa survie.


Jusqu’à la crise monétaire de 2018, les années 2000 et 2010 ont été favorables à l’économie turque qui a su se moderniser et devenir une puissance industrielle, en plus d’une puissance démographique. Les projections sont favorables à la Turquie, qui selon les calculs du FMI en 2017, devrait atteindre le niveau de la France en PIB PPA en 2040 et dépasser les 100 millions d’habitants en 2040 selon le TÜIK (Institut Statistique de Turquie), contre 84 millions en 2020. Surtout, la Turquie est devenue une puissance militaire : 2è armée de l’OTAN en nombre de soldats, la Turquie a longtemps été dépendante des aides et technologies américaines en matière de défense. Elle s’est dotée dès 1964, après un premier désaccord avec l’OTAN, d’une industrie militaire et de défense (BITD : Base Industrielle de Technologie et de Défense) capable aujourd’hui d’exporter ses engins à l’international.


Sûr de ses forces, le président Erdogan s’est distancé de l’OTAN pour agir de façon autonome sur les territoires proches de la Turquie, dans lesquels les intérêts nationaux turcs sont en jeu. Ainsi, les interventions turques en Libye, Syrie et plus récemment dans le Haut-Karabakh ont donné lieu à des tensions avec ses alliés occidentaux.


Une puissance encore limitée


Géographiquement, la Turquie est au coeur d’une zone instable. Ses frontières sont poreuses et deux de ses voisins - la Syrie et l’Irak – sont en proie à des guerres de factions. Les milices kurdes revendiquent toujours une partie du territoire turc. Cette instabilité atteint aussi la Turquie, qui a dû faire face à un coup d’Etat manqué en 2016 puis une crise monétaire et économique en 2018. La Turquie reste une économie émergente et le rapport de l’OCDE de janvier 2021 en pointe les faiblesses : en croissance malgré la crise Covid-19, les entreprises turques en sorte fortement endettées. Structurellement, la main-d’oeuvre y est beaucoup moins qualifiée que dans le reste de l’OCDE et les entreprises sont en retard sur la digitalisation. La multiplicité des fronts de guerre turcs risque d’affecter les finances publiques tandis que la balance commerciale turque est fortement déficitaire.


Par ailleurs, la Turquie reste dépendante de son approvisionnement en énergie et de l’écoulement de ses produits en Europe, car malgré les tensions l’Union Européenne reste de loin le premier partenaire commercial de la Turquie avec 44% des échanges en 2018 selon l’OCDE. Enfin, bien qu’en voie de développement, l’industrie militaire turque reste tributaire de ses partenariats, notamment dans l’aviation où la Turquie vient d’être retirée du programme F-35 par les Etats-Unis après l’annonce de l’achat de bâtiments anti-missiles S-400 russes.


La Turquie s’adapte à un monde désormais multipolaire


L’intégration de la Turquie au bloc occidental au cours du XXè siècle par son intégration au sein de l’OTAN depuis 1949 et les multiples rapprochements avec l’Europe durant la 2è partie du XXè siècle (membre du conseil de l’Europe en 1949, association avec la Communauté européenne en 1964 etc.) se faisait dans l’intérêt national de la Turquie, dans un contexte de Guerre froide. Faire partie du bloc occidental lui permettait de se développer économiquement dès les années 1940-1950 avec l’aide du Plan Marshall dont elle était bénéficiaire mais également de se protéger des ambitions de l’URSS.


Désormais d’autres puissances ont émergé et les intérêts turcs ont évolué. Turquie s’approvisionne en énergie notamment en Russie et en Iran et importe des technologies chinoises. Elle n’a pourtant pas les moyens de se mettre à dos l’ex-bloc occidental pour lequel elle reste une pièce maîtresse de l’échiquier Moyen-Oriental. Corridor énergétique et premier rempart contre les trafics pour l’Europe. Bastion important dans la lutte contre le terrorisme islamique et un appui important (base d’Incirlik) pour les potentielles interventions américaines au Moyen-Orient pour les Etats-Unis. Et c’est réciproque : 1er partenaire commercial de la Turquie, cette dernière a besoin des fonds européens (30 Milliards € investis par la BEI notamment) pour se développer. Et malgré ses menaces, la Turquie ne semble pouvoir se passer des Etats-Unis, en atteste le respect relatif de l’embargo contre l’Iran ou les efforts consentis pour tenter de réintégrer le programme d’avions F-35. En 2018, la Turquie avait défié les Etats-Unis. Résultats : les sanctions économiques ordonnées par Donald Trump avaient fait plonger la valeur de livre turque de 20% en quelques jours, exacerbant la crise économique…


Bien qu’il paraisse difficile qu’elle s’affranchisse totalement des influences occidentales, la Turquie établit des partenariats avec d’autres acteurs et diversifie ses partenaires. La Russie et la Chine en premier lieu. Son dirigeant, Recep T. Erdogan joue aujourd’hui le jeu du multilatéralisme, affirmant son statut de puissance régionale et rêvant même de prendre la tête du monde musulman dans la région. Le tout dans un objectif de recherche de puissance et d’autonomie. A condition que ces nouveaux partenariats ne se transforment en autant de dépendances.





Bibliographie :

  • • La Turquie : une puissance émergente qui n’a pas les moyens de ses ambitions, Jana Jabbour, Politique Etrangère, 2020

  • • Touteleurope.eu, page « Turquie »

  • • Wikipedia, pages « Turquie », « Histoire de la Turquie » et « Guerre d’Independance de la République de Turquie »

  • • « Les rêves de calife d’Erdogan : fantasme ou réalité ? », France Culture, émission « L’invitée des matins », 01/09/2020

  • • Rapport OCDE Economie de la Turquie, Janvier 2021

  • • Rapport « World in 2050 », PwC 2015

  • • « L’industrie de défense turque : un modèle de développement basé sur une volonté d’autonomie stratégique », Sophie Lefeez, IRIS, Avril 2017

  • • « la Turquie d’Erdogan est un exemple radical des antidémocraties du XXIè siècle », Hamit Bozarslan, Le Monde, 26/08/2018

  • • Imf.org

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