• Jacques Durieu

Vladimir Poutine a créé l’Ukraine, voici comment



“C’est une correction de l’Histoire” déclarait Bachar Al-Assad au sujet de la guerre ukrainienne. Il est clair que pour le dirigeant syrien, très proche de Moscou et Vladimir Poutine, l’Ukraine et la Russie ne devraient former qu’une seule et même entité. Soutien apporté à son allié de longue date, ou véritable réflexion sur l’Histoire de la région, il semble malgré tout que ses dires aient au moins un fond de vérité historique. En effet, nous allons le voir, l’Ukraine est un État neuf dont l’indépendance n’a que rarement été une évidence au fil des siècles. Pour autant, il apparaît, depuis la Révolution de Maïdan en 2014 et l’ingérence russe qui va croissante dans les affaires de Kiev, que le peuple ukrainien est parvenu à affirmer son identité propre, en opposition avec les agissements du Kremlin. Si l’objectif du président russe était de briser le mental des Ukrainiens au travers de sa guerre afin de récupérer cet ancien territoire russe et soviétique, force est de constater que son plan est pour l’instant un échec retentissant.


Certes, l’idée d’Ukraine n’est pas une invention faite en 1991 après la chute de l’URSS, mais on ne peut ignorer le rôle prépondérant qu’a joué la Russie dans la création de l’esprit national ukrainien depuis une décennie. De fait, Vladimir Poutine a véritablement créé l’Ukraine d’aujourd’hui !


Etat des lieux de l’Ukraine : un pays divisé jusque très récemment


“Tout Etat fait la politique de sa géographie” disait Napoléon Ier. À cela, j’ajouterais même que tout Etat fait la politique de sa démographie. Et à cette aune, l’Ukraine est un pays dont la géographie ne l’a pas béni d’une unité démographique. En effet, lorsque l’on regarde une carte de la répartition des populations, on remarque d’abord que les Russes d’Ukraine représentent presque 1/5ème de la population globale, loin devant les autres minorités (le deuxième groupe ethnique minoritaire, celui des Roumains et Moldaves, ne représente même pas 1% du peuple ukrainien), ce qui joue évidemment grandement sur les relations internes et la mentalité du pays. On se rend compte également d’une certaine scission à l’Est du pays, notamment dans les régions du Donbass et de la Crimée, qui sont ethniquement russes et de langue maternelle russe (par exemple l’Oblast de Donetsk recensait en 2001 que 38% des habitants sont ethniquement russes, mais 75% de la population est russophone). Cette division se confirme même dans les urnes jusqu’en 2010, où la partie Ouest du pays avait majoritairement voté pour Ioulia Tymochenko, candidate pro-européenne, alors que l’Est avait soutenu en masse Viktor Ianoukovytch, candidat pro-russe.

Carte des résultats du second tour l’élection présidentielle de 2010, on constate une nette fracture Est-Ouest entre pro-russes et pro-européens, alors même que tous les Oblasts pro-russes ne sont pas majoritairement russophones ni même ethniquement russes/Wikipédia


Comment alors expliquer cette division qui a perduré jusque dans les années 2010 ? La réponse se trouve dans l’Histoire. En fait, Ukraine et Russie ont une très longue histoire commune qui commence… en Ukraine ! Eh oui, c’est à partir du IXème siècle que naît la Rus’ de Kiev, ancêtre de la future Russie, qui est une sorte d’agrégats de nombreuses principautés, plus ou moins vassales de la ville de Kiev, s’étendant de la Mer Noire à la Mer Blanche. Cette entité durera jusqu'au XIIIème, après quoi l’empire russe commencera à se former autour de Moscou. En 1654, la Ruthénie, région historique qui correspond à une bonne partie du territoire ukrainien moderne, rejoint ledit empire russe (après le traité de Pereïaslav) et ne le quittera que 337 ans plus tard après l’implosion de l’Union Soviétique. Ces deux périodes de l’Histoire de l’Europe de l’Est ont marqué les mentalités et les cultures des deux pays : en Ukraine par exemple, même des ukrainiens “de souche” se sentent plus proches de la Russie que de leur propre État, jusqu’aux années 2010. Dans l’esprit russe, l’Ukraine est équivalente à l’Alsace pour les Français, c’est-à-dire un territoire injustement coupé de leur pays, qu’ils appellent d’ailleurs Petite Russie, et ce qui explique également en partie les motifs russes de leur invasion.


Des relations en dents de scie avec la Russie depuis le départ


Certes, l’Ukraine a rejoint plutôt pacifiquement la Russie. Mais qu’on se le dise, leur histoire commune n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. En effet, il y a un sentiment depuis longtemps d’une domination de l’Ukraine par le Tsarat de Russie, puis l’URSS à partir des années 20, sentiment qui s’est accru notamment durant la période soviétique avec par exemple "l'Holodomor", la grande famine d’Ukraine qui a sévi entre 1932 et 1933. Cette famine, en grande partie orchestrée par Staline, a ravivé la défiance ukrainienne vis-à-vis de l’Etat central russe, d’autant plus lorsqu’il a été révélé que la République Soviétique Socialiste d’Ukraine avait été spoliée de sa nourriture au profit de la République de Russie, alors même que l’Ukraine est depuis toujours connue comme le grenier à blé de l’Europe, avec des terres particulièrement fertiles en son sein. Malgré tout, les relations se détendent après la mort de Staline, et en 1954, Nikita Khrouchtchev offre la Crimée à l’Ukraine (officiellement, mais pas dans les faits, puisque la RRS de Russie en avait conservé la gestion administrative de facto) pour célébrer l’amitié russo-ukrainienne.

Lorsque l’Ukraine devient indépendante en 1991, les relations avec la Russie ne se détériorent pas étant donné le caractère de Boris Eltsine, perçu comme peu belliciste pour dire le moins. Mais déjà, une opposition entre pro-russes et pro-européens commence à se former dans les esprits ukrainiens. Néanmoins, le nouveau dirigeant russe se montre beaucoup plus ferme sur les questions de politiques étrangères du Kremlin, et refuse que l’OTAN puisse s’étendre plus vers la Russie. Déjà en 2006, Vladimir Poutine évoquait que l’Ukraine pourrait poser problème à l’avenir. Ce comportement trouve son origine dans la mentalité russe de “citadelle assiégée”, c’est-à-dire que la grande crainte des Russes est de se retrouver seule face au monde entier, d’où l’intérêt de se créer pour eux un “glacis protecteur” autour de leur territoire pour garantir leur sécurité, comme cela avait été le cas au temps de l’URSS et du Pacte de Varsovie. Dès lors, les tensions entre pro-russes et pro-ukrainiens se sont tendues, pour aboutir en 2010 sur l’élection de Viktor Ianoukovytch, candidat pro-russe qui emprisonnera notamment son opposante Ioulia Tymochenko, et finira renversé par la Révolution de Maïdan en 2014. 2014, ou le début de la réelle affirmation de la nation ukrainienne.


L’Ukraine se crée une identité nationale propre à elle-même


Depuis l’année fatidique qu’a été 2014, on peut dire que les Ukrainiens ont réellement commencé à se créer un esprit et une identité qui leur est propre. De plus, il est raisonnable d’affirmer que cet esprit national s’est fait principalement en opposition à la Russie, et Vladimir Poutine, dont les actions et l’ingérence ont conduit l’Est du pays à entrer en conflit civil, quand certains territoires ont tout simplement réussi à faire sécession de Kiev (même si le rattachement de la Crimée à la mère patrie n’est pas reconnue à l’international, il existe de facto et on le considérera donc comme acquis). En effet, si l’on considère les nombreuses mesures prises par le gouvernement ukrainien depuis Maïdan, on remarque une constante dans la lutte contre l’influence et la culture russe au sein de leur pays. On peut noter tout d’abord la lutte contre la langue russe qui s’est faite en plusieurs étapes. En premier lieu, la loi linguistique de 2012 est abrogée en 2014. Cette loi, adoptée par 232 députés sur 334, posait les bases d’un bilinguisme d'État. En d’autres termes, au lieu d’avoir une seule langue nationale, l’ukrainien, ainsi que des langues régionales acceptées localement dans l’administration, le but était de faire du russe la seconde langue officielle du pays, un peu de la même façon que ce qui se fait au Canada, où le français, même s’il est parlé par une minorité d’habitants, est langue officielle au niveau national au même titre que l’anglais.


En 2014 donc, cette loi est abrogée afin de laisser l’ukrainien comme seule langue nationale. En 2017, les parlementaires vont plus loin et décident de prohiber l’enseignement en russe, et ce même dans les régions russophones (même si de facto la loi est peu voire pas appliquée dans ces territoires). On notera également la mise en place d’une loi mémorielle sur l’Holodomor, causé par la Russie/URSS, afin de pointer du doigt l’histoire de domination de la Russie sur l’Ukraine. Enfin, il ne faut pas oublier le rapprochement croissant de l’Ukraine avec l’Union Européenne, et surtout l’OTAN, dans le but de se protéger de l’influence du voisin russe, qui a servi de casus belli à Moscou pour lancer l’offensive en ce début d’année. En bref, Kiev a entamé une réelle croisade contre la Russie, sa langue et sa culture.

Mais cette lutte ne se fait pas uniquement par les instances étatiques, puisque même la religion s’est jointe au conflit. En effet, jusqu'à peu, les orthodoxes Ukrainiens étaient rattachés au Patriarcat de Moscou par l’Église orthodoxe ukrainienne. Cependant en 2018, l’orthodoxisme ukrainien parvient à s’émanciper du Patriarcat de Moscou pour créer sa propre Église autocéphale, l’Église orthodoxe d’Ukraine, rattachée au nouveau Patriarcat de Kiev, qui est rapidement devenue l'Église principale du pays (entre 30% et 40% des Ukrainiens s’en revendiqueraient désormais) et surtout qui a reçu la bénédiction du Patriarcat de Constantinople, le plus important et influent dans le monde orthodoxe. En ajoutant à ça le fait que l’Ukraine est le troisième pays orthodoxe au monde (derrière la Russie et l’Ethiopie) en nombre de fidèles, inutile de s’étendre sur le fait que ce schisme n’a pas que des conséquences religieuses et constitue en lui-même une énorme perte d’influence pour Moscou.

Le métropolite Epiphane d’Ukraine, leader de la nouvelle Église orthodoxe d’Ukraine depuis 2018. Il annonçait

récemment que “tuer l’ennemi n’est pas un péché”/Wikipédia


En définitive, réfléchir sur la question de la nation est toujours un exercice des plus compliqués, et le cas ici étudié ne fait certainement pas exception. Si, certes, il y a depuis longtemps les éléments caractéristiques à l’apparition d’une vraie nation, à savoir, entre autres choses, une histoire riche et ancienne et des moments de rassemblements, l’Ukraine est pendant de très longues années apparue plus comme une région de la Russie qu’un véritable pays à part entière. Pourtant, c’est bel et bien cette même Russie qui paradoxalement a réussi depuis le Maïdan à former une scission réelle entre elle et Kiev, entre ingérence, guerre civile et conflit armé direct. L’Histoire nous le montre, le meilleur moyen de rassembler les peuples est un ennemi commun : les États-Unis se sont créés en opposition avec le Royaume-Uni, les États Allemands se sont unifiés contre la France, la Chine s’est reconstruite du fait du Siècle de la Honte imposé par les Occidentaux et contre l’idéologie capitaliste après 1949, et dans une autre mesure, la Russie elle-même est née pour se défaire des autres puissances européennes. Aujourd’hui, c’est au tour de l’Ukraine de s’affirmer en contraste avec l’ennemi qu’est (re)devenue la Russie. Dès lors, on ne peut nier que le plan de Poutine pour briser l’Ukraine et la réintégrer à la mère patrie s’est retourné contre lui, puisqu’il n’a fait que renforcer le sentiment national ukrainien, d’autant plus depuis 2022 et le début de la guerre qu’il peine à faire avancer en sa faveur. Grâce au dirigeant russe, les Ukrainiens ont su se servir de leur histoire, à la fois leur histoire propre et leur histoire commune avec le Kremlin, afin de se revendiquer comme réellement différents et indépendants des Russes. Voici donc comment la “Petite Russie” devra bientôt trouver un nouveau surnom.




Bibliographie :

  • Bruno CADÈNE, "Ukraine-Russie : un différend historique", France Culture, 16/04/2021

  • Romain HOUEIX, "Ukraine : de Maïdan à la guerre, en passant par Minsk, huit ans de tensions avec la Russie", France 24, 27/02/2022

  • Mathilde GÉRARD, "D'un simple décret, Khrouchtchev fit don de la Crimée à l'Ukraine en 1954", Le Monde, 15/03/2014

  • R. M., «Tuer l’ennemi n’est pas un péché», Le Matin, 16/03/2022







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