• Elvire Ergmann

Rencontres Géopolitiques #3: Au Venezuela, l'opposition sans fin



Les deux hommes s’opposent pour prendre la tête du pays depuis 2019. Au Venezuela, avec des visions, des parcours, et même des générations différentes (l’un n’a pas encore quarante ans alors que l’autre approche les soixante) ; Juan Guaido et Nicolas Maduro s’affrontent pour assurer leur autorité sur un pays plongé depuis 2013 et la chute du cours du pétrole dans une crise économique sans précédent.


Juan Guaido s’est engagé dès sa jeunesse dans l’opposition à Nicolas Maduro, hérité de Hugo Chavez à la présidence vénézuélienne : étudiant, il est de toutes les manifestations, et devient le fer de lance de Redes Populares (Réseau Populaire) qui s'appuie sur un modèle de parlement virtuel des jeunes de l'opposition, pour mieux planifier et coordonner les manifestations au niveau provincial et national. Député en 2015, il reste un inconnu pour le grand public – mais réussi à fédérer autour de lui et de son parti Voluntad Popular les formations politiques d’opposition.


Le 5 janvier, il devient président de l’Assemblée Nationale. Et, le 23 janvier 2019, se proclame président par intérim avec une feuille de route en trois axes : mettre fin au pouvoir de Maduro, créer un gouvernement de transition, et convoquer une nouvelle élection présidentielle.

Il reste le plus important : réussir à faire partir Nicholas Maduro, qui refuse cette auto-proclamation, et frappe Guaido d’inégibilité pour 15 ans. Mais, alors qu’une cinquantaine de gouvernements étrangers, dont les États-Unis, la France, et l’Allemagne, lui apporte son souteint, sa situation stagne et se détériore peu à peu. À tel point que trois ans plus tard, en janvier 2021, la plupart des nations occidentales lui retirent ce soutien si crucial pour sa crédibilité nationale et internationale.


Comment en est-on arrivés à cette volte-face ? Pourquoi la situation au Venezuela s’est elle bloqué ?



Le temps de la consécration internationale


Il ne faut que quelques jours aux principaux dirigeants occidentaux pour adouber Juan Guaido et le reconnaitre, selon les mots de Mike Pence, alors vice-président des États-Unis, comme « la seule entité démocratique légitime de ce pays ». Paris, Berlin, Madrid, Londres, Amsterdam et Lisbonne lui emboite le pas, et lancent un ultimatum à Nicholas Maduro pour qu’il organise un nouveau scrutin présidentiel – un ultimatum qu’il a sans surprise rejeté, déclarant aux médias espagnoles qu’il ne ferait « pas preuve de lâcheté face aux pressions ».


Mais la pression internationale se fait toujours plus pressante, les États-Unis promettant de « passer aux actes » pour soutenir l’opposant. Alors que des manifestations éclatent dans plusieurs pays de la région, Colombie et Brésil notamment, pour faire passer des convois humanitaires dans un pays qui en a cruellement besoin, le régime vénézuélien fait réprimer ces manifestations aux frontières. Rappelons que pour les années 2019-2020, 91,5 % des Vénézuéliens vivaient sous le seuil de pauvreté, ce qui a amené plus de 5 millions de personnes (sur une population de 28 millions d’habitants) à fuir le pays vers le Pérou ou la Colombie voisine, malgré la fermeture des frontières.



Malgré la dramatique situation économique et sociale, le président Maduro refuse en 2019 de laisser passer ces convois humanitaires, dénonçant une tentative déguisée d'intervention américaine. Le pouvoir a également employé des « groupes armés irréguliers » pour intimider les populations civiles et les législateurs à la frontière vénézuélienne, une initiative fermement condamnée par l’Union Européenne.

Les manifestations de soutien à l’égard de Juan Guaido se multiplient sur le contient, aussi bien au niveau des États que des populations. L’opposant président par intérim, réfugié en Colombie malgré une interdiction de sortir du pays, participe à une réunion du Groupe de Lima, composé de 14 pays d’Amérique Latine dont la majorité était opposée au régime de Maduro.


Au Venezuela, la crise économique est encore aggravée par un blackout qui prive le pays d’électricité et inquiète l’ONU. En avril, alors que la colère gagne la population, Guaido lance l’Opération liberté et appelle aux manifestations qu’il considère comme le début d'une nouvelle phase « définitive » pour chasser Maduro du pouvoir. Sous la pression de la rue cette fois, Maduro, qui avait toujours nié que la situation actuelle puisse être qualifiée de crise humanitaire, laisse enfin passer l’aide humanitaire de la Croix Rouge. Les manifestations, bien que violemment réprimées, ne faiblissent pas, et Donald Trump assure que les Etats-Unis « se tiennent aux côtés du peuple vénézuélien ». John Bolton, conseiller à la sécurité nationale du président républicain, s'adresse au chef de la garde présidentielle Ivan Hernandez avec des paroles qui sonnent alors comme le glas du régime chaviste : « Votre heure a sonné. C'est votre dernière chance »


L'enlisement


Pourtant, près de trois années plus tard, Nicholas Maduro est toujours au pouvoir au Venezuela. L’armée, dont Juan Guaido a tenté, en avril 2019, d’obtenir le soutien, reste majoritairement fidèle au pouvoir.

La reconnaissance de Juan Guaido n’est pas évidente. D’abord, le président par interim ne fait pas l’unanimité à l’international. La Chine la Russie la Turquie ont apporté leur soutien à Nicholas Maduro mais aussi des pays au sein même de l’Union européenne, comme la Grèce qui soutient officiellement le régime en place, ou l’Italie de de Salvini qui ne reconnaît pas de légitimité au président par intérim arguant qu'il n'avait "pas été élu par le peuple". Sur le continent africain, c’est l’Afrique du Sud, mais aussi le Soudan et l’Ethiopie refuse de reconnaitre un autre président que Maduro, comme l’Iran.


Ces pays se portent d'autant plus au secours (au moins sur le plan diplomatique) du Venezuela, que les États Unis et l'administration Trump multiplient les déclarations belliqueuses. En Russie, le ministre des Affaires Étrangères déclare :


« L’ingérence de Washington dans les affaires du Venezuela est une violation flagrante du droit international (...) cette influence destructrice n’a rien à voir avec la démocratie »



De plus, la situation de Juan Guaido s’enlise. Le pouvoir et l’opposition tentent d’engager des pourparlers, à Oslo d’abord, puis à la Barbade, mais à chaque fois les négociations échouent, notamment à cause des nouvelles sanctions économiques américaines. Le pays s’enfonce de plus en plus dans une terrible crise économique et sociale, qui fait l’object de plusieurs rapports alarmant de l’ONU. Le régime, lui, renforce la répression contre les opposants - malgré les protestations des États-Unis, de l'Union européenne et des pays voisins - multiplie les arrestations de députés et de responsables politiques, et en septembre, le parquet vénézuélien lance à l'encontre de Guaidó des poursuites pour « haute trahison ».


L'abandon


En janvier 2021, la décision est officielle : l’Union Européenne renonce à soutenir Juan Guaido envers et contre tout, et le Haut représentant de l'Union européenne pour les Affaires étrangères, Josep Borell, a affirmé ce lundi 25 janvier « continuer à creuser toutes les pistes visant à résoudre le problème politique » vénézuélien. La difficulté des pays européns partait d’un point de calendrier législatif.

En décembre 2020, de nouvelles élections législatives sont organisées, et de PSUV, parti de Nicholas Maduro, récupère 256 des 277 sièges de l’Assemblée nationale. Juan guaido, lui, décide de boycotter cette élection et n'est pas réélu. Les députés d’opposition élus en 2015 – dont M. Guaido – ont, le 26 décembre, voté une prorogation de leur mandat au nom du principe de la « continuité constitutionnelle et administrative »


Si l’Union européenne ne reconnaît pas cette élection dont les conditions ont été critiquées pour être soupçonnées de fraude, le mandat de Juan Guaido en tant que président de l’Assemblée Nationale – une charge qui lui a donné une certaine légitimité pour se déclarer président par intérim - a, lui, bel et bien pris fin. L’Union Européenne demande à présent la tenue d’« élections présidentielles et législatives justes et libres », et cherche à ce que son soutien soit légitimé par des élections véritablement démocratiques.


Les États Unis et la Colombie eux continue à soutenir Juan Guaido, mais ce statu quo est précaire. Le chef de l'opposition n’a que peu de moyen de pression contrôle le régime en place et les actions de Nicholas Maduro. « La pandémie a de fait relégué au second plan la crise vénézuélienne », constate le professeur colombien Ronal Rodriguez, spécialiste du Venezuela, qui souligne le « désengagement des pays de la région ».


Une femme tient la photo de Hugo Chavez et une petite version de la Constitution devant l’Assemblée nationale vénézuélienne, le 5 janvier. ARIANA CUBILLOS / AP

Dernier coup porté à Juan Guaido et a l’opposition : la défaite électorale aux régionales de novembre 2021. Le pouvoir a remporté plus de deux tiers des municipalités, s’assurant 20 des 23 postes de gouverneur, ainsi que la mairie de la capitale, Caracas. Le président Maduro est aussitôt apparu sur les écrans de télévision pour se féliciter d’un "beau triomphe, belle victoire, belle récolte, produit du travail". Si les États-Unis ont accusé le leader Chaviste d’avoir « largement faussé » ces élections, le résultat n’en reste pas moins mauvais pour l’opposition et met encore un peu plus à mal la crédibilité de son chef de file à l’international.


Face à ce constat, Juan Guaido n’a pu qu’appeler à l’unité et à la réflexion dans une opposition minée par les divisions – deux objectifs indispensables s’il veut un jour pouvoir instaurer un nouveau régime au Venezuela.




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