• Jean

Rencontres Géopolitique: Ukraine, de la fracture démocratique à la fracture géographique



Il ne fait pas bon d’être à la marche des empires. Ces zones frontalières sont souvent les enjeux de luttes acharnées de pouvoir. L’Ukraine ne devait pas faire exception et, au cours de son histoire, Mongols, Ottoman, Russes, Polonais, Autrichiens et Soviétiques devaient voir à un moment ou un autre ses territoires sous leurs influences ou direction.


Nation de l’est de l’Europe, elle devait, après la chute de l’union soviétique, adopter un régime démocratique. Néanmoins, le jeune système parlementaire allait rapidement faire face à de nouvelles crises, à commencer par la révolution orange de 2004. En effet, en vue de l’élection présidentielle de novembre 2004, deux candidats s’affrontent : Viktor Ianoukovytch, premier ministre du Parti des régions et Viktor Iouchtenko du « Notre Ukraine ». Ce dernier bénéficiait du soutien de l’Union Européenne et des Etats-Unis, tandis que son adversaire pouvait s’appuyer avec son parti pro-russe sur le soutien de Vladimir Poutine. Dès le premier tour, des irrégularités devaient être constatées par les observateurs, en particulier dans l’est Ukrainien. A cela s’ajoute un soutien financier de puissances étrangères (États-Unis d'un côté et Russie de l'autre), afin de financer les campagnes. Les deux candidats coude à coude et aucune majorité n’ayant été atteinte, un deuxième tour est organisé. C’est un nouveau théâtre de fraudes d’après les quelques milliers d’observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe : multiplicité des bulletins, explosion des participations ou tout simplement intimidations, autant de situations qui soumettent le processus démocratique à rude épreuve.


Le président Iouchtchenko, ici en 2008 (© RTBF)



Le 2e tour proclame Ianoukovitch vainqueur avec 49% des voix, un résultat immédiatement contesté par de nombreux Ukrainiens (ainsi que l’Union Européenne et les États-Unis ). Pendait une quinzaine de jours des centaines de milliers de citoyens, bariolés de nombreux drapeaux orange se mobilisèrent pour faire pression et refuser les résultats du second tour. Quasiment sans violence, le peuple Ukrainien obtint de la cours suprême un nouveau second tour qui vit Iouchtchenko vainqueur définitif. Cependant, il faut souligner un financement de la révolution orange par une nébuleuse d’organisations affiliées aux Etats-Unis.



Un pays historiquement fracturé


Le suffrage universel donne à chaque citoyen une fonction motrice dans le déroulement des affaires de son pays. L’idée de la démocratie est d’obtenir l’agrégat des volontés individuelles pour en tirer une tendance, un consensus et un cap. Pour cette raison, la protection et l’équité du système démocratique est un besoin fondamental dans le respect des libertés individuelles et de la légitimité du peuple. Néanmoins, plus important peut-être, est le constat immédiat que l’on peut tirer de ces évènements : la fracture est-ouest du pays. Ce constat géographique devait aussi être un constat démographique. Mais pour l’expliquer, un retour en arrière s’impose.


La Crimée est prise aux Ottomans en 1792 par les Russes. Au cours des siècles qui suivent, elle est peuplée (au détriment des tatars locaux opprimés) et devient un port vital pour connecter la puissance continentale à une façade maritime supplémentaire. Plus généralement, l’Ukraine, devient partie intégrante de l’empire russe, puis de l’Union Soviétique (avec une brève indépendance à la suite du traité de Brest Litovsk). Elle se retrouve au début de 21e siècle avec une multitude d’ethnies (et 13 langues officielles), mais en particulier 18% de russophones, principalement concentrés en Crimée et dans les régions Est. Cette dernière se différencie de ses homologues « ukrainiens » par leur héritage et leurs aspirations, plus russes dans leurs expressions.



(source: le Washington Post)


A l’aube des années 2010, l’Ukraine, contrairement à ses ex-sœurs soviétiques, connait des difficultés quant à son développement économique. Frontière entre la sphère Européenne et Russe, la situation devient critique malgré une aide financière importante. Les caisses de l’état se vident et l’Ukraine se retrouve en dette face à la Russie et ne peut plus payer sa facture annuelle de gaz à la Russie. À l’époque, des tractations sont en cours pour accorder à l’Ukraine le statut d’associée de l’Union Européenne, mais le "choix européen" de l'Ukraine est contrecarré par le refus de certains pays d'élargir l'Union. De plus, l'Europe refuse d'accorder un prêt de 20 milliards d'euros. Face à ce rapprochement europép-ukrainien, Vladimir Poutine riposte en proposant une baisse des prix du gaz, un prêt de 15 milliards et même la levée des taxes de douanes à la frontière - des arguments apparemment de poids pour le nouveau président Ianoukovytch élu en 2010 qui se rétracte face aux européens. Ce fut l’Euromaiden, le 21 novembre 2013.



L'embrasement


La contestation gronde immédiatement, avec des rassemblements de contestation pro-européens de plusieurs centaines de milliers de personnes à Kiev. La violence se déchaine, et en janvier 2014, connaissent une esclade terrible. Aux blessés s’ajoutent bientôt des morts (qui seront au total une centaine) au cours de terribles affrontements entre forces de l’ordre et manifestants. L’ampleur du choc est considérable et mène finalement à la destitution du président par le parlement. La pugnacité des manifestants a eu raison de son mandat - et montre que le peuple reste pourvu d’outils pour agir.


Mais une fois de plus l’ingérence étrangère est à souligner: l’Ukraine se retrouve-t-elle maître de son destin quand de ce dernier dépendent les intérêts russes et américains ? Entre le premier ministre Mykola Azarov qui reconnait une pression russe pour le pousser à abandonner les accords avec l’UE et les sénateurs américains John McCain et Chris Murphy qui viennent rencontrer les opposants au pouvoir et même discourir devant les manifestants; la place de ce pays sur l’échiquier politique international remet en cause la capacité des peuples à pouvoir décider eux-mêmes du futur qu’ils souhaitent.


John McCain, Sénateur (Républicain) des États Unis, aux côtés des manifestants pro-ukrainiens en 2014 (Dmitry Korotaev/Kommersant Photo/Getty Images)



Étant donné la situation, une crise était presque innévitable. Plus au Sud, la Crimée, région autonome annonce dans la foulée des manifestations son indépendance et son rattachement à la Russie, et des troupes russes sans insignes prennent possession du territoire. Dans cette presqu’île à 60% ethniquement Russe, cette décision permet à la Russie de retrouver un accès direct à la mer Noire. A sa suite, des régions de l’est ukrainien se soulèvent à leur tour, initiant ainsi la guerre du Donbass qui se poursuit aujourd’hui avec le triste bilan de plus de 20.000 morts et 1 millions de déplacés.


La fracture se consomme, avec des divergences identitaires qui ont mené le pays à la scission. D’un côté, un très fort attachement à une Ukraine souveraine, forgé par des siècles de tutelle étrangère d’un peuple qui a fort peu gouté à l’indépendance au cours de son histoire. De l’autre, des régions composées majoritairement de russophones, installés au cours des siècles précédents, qui ne se sentent pas européens, ni parfois ukrainiens. La sincérité de l’attachement des différents partis à leur identité est prouvée par la détermination d’une part des Ukrainiens à défendre leur indépendance et reprendre les territoires perdus et d’autres parts, des régions séparatistes qui continuent de se battre malgré 7 années de guerre. Encore aujourd’hui, ces identités se cherchent et la guerre continue…



Le cas de l’Ukraine est intéressant à plus d’un titre. Premièrement, il nous montre que passé une certaine divergence des vues, le consensus devient impossible en démocratie et avec la désunion, le pays s’affaibli et se déstabilise ; même si avec suffisamment de mobilisations le peuple peut encore faire infléchir certaines situations notamment violentes. D’autre part, il souligne le niveau d’ingérences de puissances étrangères lorsque les intérêts sont supranationaux, et du réel impact qu’ils ont sur le déroulé des évènements à force de tractations diplomatiques et de soutiens financiers.

Ces interventions sont-elles une véritable aide et opportunité, ou au contraire un bafouement de la légitimité des peuples démocratiques à choisir leur destin ?

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