• Martin Bot

Rencontre Géopolitique #2 - France, crises et immigration européenne


Alors que la Russie a déclaré la guerre à l’Ukraine, des dizaines de milliers d’Ukrainiens se préparent à l’exode. LP/Frédéric Dugit


La guerre en Ukraine pousse des dizaines de milliers de civils à quitter leur pays dans la précipitation, parfois avec seulement leur sac au dos et malgré le froid de l’hiver. La Pologne frontalière a déjà accueilli 100 000 réfugiés. Si on peut se réjouir que la première réaction des Européens de l’Ouest a été de tendre la main à ces populations à la recherche d’un refuge, on peut être étonné, en comparaison, de la frilosité de l’accueil des Français envers des réfugiés d’autres nationalités, syriens ou plus récemment afghans.


Sur Europe 1, le député Modem Jean-Louis Bourlanges, expliquait : « il faut prévoir un flux migratoire. Ce sera sans doute une immigration de grande qualité en revanche. Ce seront des intellectuels, pas seulement mais on aura une immigration de grande qualité dont on pourra tirer profit. » Cette déclaration, suggérant qu’il existe de bons et de mauvais exilés, a priori en fonction de leur origine, n’a pas manqué de faire réagir. A l’heure où le concept d’extrême-droite de « grand remplacement » irrigue jusqu’au discours de la candidate Les Républicains à la présidentielle Valérie Pécresse, il est intéressant de rappeler qu’en matière d’immigration vers la France, les Européens demeurent grandement représentés, raison s’il en faut de s’épargner toute rhétorique nauséabonde.


Si l’immigration européenne en France est ancienne, elle reste d’actualité aujourd’hui. En termes de stocks d’abord : selon les statistiques de l’Insee, dont les principales données relatives à l’immigration sont réunies dans la section « L'essentiel sur... les immigrés et les étrangers », sur les 6,8 millions d’immigrés vivant en France en 2020 (10,2% de la population totale, ce qui s’inscrit dans la moyenne basse des pays de l’OCDE), 32,2% sont nés en Europe. Ensuite, en termes de flux, il faut souligner que notre pays reste attractif pour les Européens jusqu’aux années les plus récentes : on compte 31,9% d’Européens parmi les immigrés arrivés en France en 2019.


De l’histoire ancienne


Dans un premier temps, il faut rappeler que la France est historiquement une terre d’immigration européenne. L’historiographie récente a ainsi mis en lumière la continuité des flux migratoires intra-européens de populations de l’Antiquité à l’époque moderne. Au Moyen-Âge, il existe une intense circulation des personnes au sein du continent, au premier rang desquelles les marchands. Lyon, cité de foires, devient ainsi à la Renaissance le carrefour des commerçants de toutes l’Europe. La ville attire notamment des milliers de transalpins, lui valant le surnom de « Lyon l’italienne. » « La floraison lyonnaise au XVIe siècle fut essentiellement l’affaire des Italiens », explique l’historien Michel Morineau.



Les marchands renaissants de « Lyon l’italienne ». Alain Basset


Un tournant considérable est à situer au XIXème siècle, alors que la Révolution industrielle accroit les mouvements de population, qui se dirigent massivement vers les bassins industriels et les grandes agglomérations. Au-delà de cette migration économique, la France accueille de nombreux exilés, comme les Espagnols fuyant l’absolutisme de Ferdinand VII (1813-33) ou les patriotes italiens et allemands. À la fin du XIXème siècle, Italiens, Belges et Polonais sont massivement embauchés comme ouvriers dans les mines ou encore les aciéries.


De nouvelles origines migratoires


Toutefois, l’immigration s’est énormément diversifiée après l’achèvement de la Seconde guerre mondiale, alors que l’effort de reconstruction requérait une importante quantité de main-d’œuvre. Tout au long des Trente Glorieuses, puis des décennies de crise qui s’en suivent, la croissance de l’immigration maghrébine et subsaharienne, qui renvoie directement à l’histoire coloniale de la France, redessine le profil du migrant. En 2019, selon l’enquête de l’Insee citée précédemment, 41% des immigrés arrivés en France sont nés en Afrique.


Aujourd’hui, cette immigration venue d’Afrique monopolise les fantasmes des Français, si bien qu’on en vient parfois à oublier que les migrants venus du continent européen constituent toujours plus de 30% du total des migrants vivant en France. Ce dynamisme des mobilités européennes a été accentué notamment par la crise de 2008, qui a provoqué des vagues de départs, notamment depuis les pays méditerranéens, où le chômage des jeunes a pu dépasser par moments les 25%.


La persistance des flux en provenance d’Europe


Prenons l’exemple des Italiens de France. Historiquement, il s’agit de la nationalité qui a le plus façonné le destin récent de la France. Les départs ont repris dans ce pays avec la crise de 2008, à tel point que certains identifient une « nouvelle émigration italienne ». Toutefois, cette fois-ci, il s’agit davantage de populations diplômées voire très diplômées, originaire du Centre-Nord et non plus du Sud. Le phénomène est analysé comme une véritable fuite des cerveaux. Ceux-ci, qui perçoivent des perspectives de carrières bouchées, cherchent à rejoindre les grandes métropoles européennes, pour y faire carrière. Si la France reste une destination importante pour ces jeunes Européens très mobiles, il semblerait que Paris soit distancée par Londres et Berlin, qui en ce début de vingt-et-unième siècles sont plus attractives dans leurs imaginaires.


Le même constat peut être dressé pour la situation des Espagnols et des Portugais. A cela s’ajoute une importante communauté roumaine, et un nombre non-négligeable d’Anglais et d’Allemands. Les graphiques présentés ci-dessous, issus des estimations de population de l'Insee, permettent de recontextualiser cette présence des Européens en France.


France, immigration en cas de crise


La crise ukrainienne, est l’occasion de considérer l’immigration européenne vers la France sous le prisme des multiples crises qui ont secoué le continent tout au long de l’histoire, de la défaite des républicains face au franquisme, qui a amené 500 000 Espagnols sur les routes de la France à la veille de la Seconde guerre mondiale, à l’accueil des dissidents russes et est-européens du temps de l’URSS, des exilés de la guerre de Yougoslavie, jusqu’à l’installation des jeunes actifs méditerranéens en recherche d’opportunités dans le sillage de la crise économique de 2008 et du recours aux politiques d’austérité.



La France a une longue histoire d’accueil des populations immigrées, réfugiées ou non, qui nous rappelle, quelle que soit la raison des départs, que notre pays est une terre d’immigration, recherchée pour sa stabilité, politique comme économique ; stabilité dont elle devrait se revendiquer avec fierté, plutôt que de verser dans la comparaison nauséabonde, alors que nous vivons des événements aussi dramatiques que ceux que nous sommes en train de vivre.



*répartition des populations immigrées européennes vivant en France


Bibliographie :


  • « Les migrations italiennes dans la France contemporaine. Les nouveaux visages d’une mobilité européenne historique », L’Europe en mouvement, Hadrien Dubucs, Thomas Pfirsch, Ettore Recchi et Camille Schmoll, 2017

  • « L’essentiel sur… les immigrés et les étrangers », INSEE, 07/01/2022

  • « Les migrations intra-européennes d’hier à aujourd’hui », Hadrien Dubucs et Stéphane Mourlane

  • « Introduction » à Le Monde de l’itinérance. En Méditerranée de l’Antiquité à l’époque moderne, Claudia Moatti et Wolfgang Kaiser

  • « Sorpresa: l’emigrazione italiana all’estero sta svuotando il Centro-Nord, non il Sud », Enrico Marro, 11/05/2019

  • « Guerre en Ukraine : ces déclarations qui créent la polémique sur Twitter », Ibrahim Molough, 27/02/2022

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