• Pierre-Louis Bordereau

Recherche et Technologie dans la géopolitique contemporaine




La recherche, et les technologies qui en découlent, constituent aujourd’hui un véritable enjeu géopolitique, d’autant plus dans un monde où la guerre est de retour et où les concurrences économiques et commerciales sont exacerbées. Cette recherche, aussi appelée R&D se décompose en trois composantes : la recherche fondamentale, la recherche appliquée et enfin le développement expérimental. Or, dans un monde qui se focalise de plus en plus sur la recherche, sur ses débouchés industriels, dans un contexte de quatrième Révolution Industrielle, la place des différents acteurs mondiaux est d’une importance capitale. La question se pose même plus nationalement, en France, après l’échec du développement du vaccin contre la covid-19 par Sanofi. Au pays de Pasteur, un tel raté fut scandaleux, sans pour autant découler sur une véritable remise en cause de la politique R&D nationale.


Une importance nouvelle à l'échelle géo-économique et géo-stratégique


Cette importance est d’abord ancienne, du moins pour l’aspect géostratégique, mais elle s’est renforcée à mesure que les formes de conflits mutaient sur la planète. Les technologies militaires, classifiées et inaccessibles, en sont le meilleur exemple : conserver un avantage technologique à l’échelle du matériel ou de la pensée stratégique est vital afin de conserver les chances de victoire de son côté. Les dernières décennies furent des décennies de guerres asymétriques et ont donc permis le développement de nouvelles technologies en lien avec ce type de conflits, ou de nouvelles façons de considérer et faire la guerre. Avec le retour de la guerre traditionnelle, entre États, maitriser ces technologies redevient extrêmement important.

La cybersécurité est la première marche des nouvelles technologies militaires : son utilisation peut se faire dans un cadre de paix, tant l’identification du lanceur de l’attaque est difficile. Pouvoir passer les défenses de cybersécurité d’un État signifie pouvoir le neutraliser, tant le numérique est devenu prépondérant dans nos sociétés modernes. Il devient possible depuis l’autre côté du monde de paralyser des systèmes de santé, administratifs voire militaires pendant plusieurs heures. C’est d’ailleurs par une attaque cyber qu’a commencé le conflit en Ukraine, avec un surprenant premier échec des agresseurs russes.

Une composante technologique plus classique (car industrielle) de la guerre concerne les technologies reliées aux systèmes à propulsion et plus largement les systèmes aériens. La guerre en Ukraine a dévoilé aux yeux du monde entier l’efficacité des drones, dans des missions de reconnaissance ou de bombardements légers, face à une armée ancienne quia peu investi dans sa recherche théorique de la guerre et sa façon de la penser. Les missiles et systèmes anti-missiles sont également au cœur de cette course technologique : les russes développent encore leur missiles hypersoniques tandis que les Etats-Unis déploient actuellement des systèmes anti-balistiques en Asie face à la Chine et au Moyen-Orient autour de l’Iran. L’évolution des conflits a rendu à la recherche militaire un rôle géostratégique qui avait reculé après les guerres contre le terrorisme et les opposants asymétriques.

L’aspect géo-économique s’est accentué depuis la mise en place et le développement de la mondialisation, qui a mis en concurrence la plupart des économies de la planète et s’est accompagnée de transferts de technologies. La Chine a pendant longtemps bénéficié de ces transferts technologiques, sans que les entreprises occidentales n’y voient un très gros problème : la Chine et les entreprises chinoises étaient alors considérées comme de simples copieurs, incapables d’innover par eux-mêmes. Mais les temps ont changé ; l’émergence de Huawei comme leader dans l’installation des systèmes d’infrastructures 5G et ses débuts d’implantation en Europe ont acté un changement de mentalité en Occident. Certains Etats craignent aujourd’hui la perte de certaines industries et de certains secrets industriels jugés sensibles ou simplement trop avantageux pour être partagés, voire perdus. Les Etats ont aussi compris qu’ils ne pourraient garder la maitrise des savoirs et conserver voire créer une avance sur leurs concurrents qu’en investissant fortement dans la recherche. C’est pour ça que la Chine a par exemple massivement investi dans la mise en place d’une « Silicon Valley Chinoise » à Shenzhen, en jouant sur la concentration des industries High Tech, avec pour objectif de recréer artificiellement l’atmosphère propre à l’originale.

Les États investissent donc en masse afin de conserver cette avance, mais ils ne sont pas les seuls à mettre la main au porte-monnaie, loin de là. La plupart des financements de la recherche viennent des entreprises et constituent donc de la recherche privée : aux Etats-Unis, le réseau entre les entreprises et les universités est extrêmement dense, ce qui facilite le passage de la recherche fondamentale à la recherche appliquée puis au développement expérimental, dernière étape avant l’utilisation. Les territoires font de même, et il apparaît que ce sont les territoires qui investissent dans la recherche qui sont ceux qui s’en sortent le mieux : Silicon Valley, le Plateau de Saclay et la Plastic Valley en France. Ces territoire bénéficient de la maitrise de spécialités de pointe, et la concentration facilite la mise en place de recherches et de diffusion des technologies.


La recherche prend aussi une autre importance lorsqu’elle peut permettre l’accès à de nouvelles ressources, notamment maritimes. On parle ici de l’accès à l’économie bleue, qui représente toute l’économie liée à l’exploitation des ressources marines. Un rapport de l’OCDE en 2016 prévoit que cette économie nouvelle deviendra le principal moteur de la croissance économique mondiale, passant de 1 500 à 3 000 milliards de dollars entre 2010 et 2030. Mais encore faut-il pouvoir accéder à ces ressources, et donc avoir investi préalablement dans la recherche liée à ces secteurs.


Une recherche dont la maitrise est vitale pour faire face aux futurs défis...


Les grands défis qui attendent notre monde et nos sociétés sont des défis qui se résoudront par et avec la recherche afin de mettre au point les outils adaptés. Le premier et plus important d’entre eux est le défi climatique, car il combine plusieurs défis à lui seul : énergétique, environnemental, transport, etc. Comment penser énergiquement un monde non polluant sans avoir d’éoliennes maritimes performantes, de réacteurs à fusion ou plus simplement des panneaux photovoltaïques moins polluants et plus efficaces ? Pour chacune de ces solution se trouve des années de recherche en amont, nécessaires à la mise en place de la moindre mesure concrète derrière. Si l’on veut piéger le carbone pour réduire notre impact, encore faut-il avoir développé les technologies nécessaires. L’autre grand défi est celui de la sécurité, et il repose également sur des technologies complexes : reconnaissance faciale, technologie militaire, technologie de l’information, etc...

...Mais qui demeure très hiérarchisée


Dépenses mondiales en R&D sur le PIB mondial / Source : Banque mondiale


Les leaders dans le domaine sont, sans surprise, les Etats-Unis, et plus globalement le monde anglo-saxons. Les universités américaines dominent tous les classements internationaux (notamment celui de Shanghai, le plus connu), et sont celles avec les plus gros budget dans le monde. Comme nous l’avons déjà dit, le réseau entre entreprises et universités est très développé, mais ces entreprises dépensent également énormément dans la recherche afin de pouvoir innover en continu et dominer leur marché, voire en conquérir de nouveaux. Alphabet, maison mère de Google, a ainsi dépensé près de 31 milliards de dollars sur la seule année 2021 en recherche, chiffre en constante hausse chaque année. Ces entreprises sont aussi les plus à même d’attirer les meilleurs ingénieurs du monde, et le phénomène de Brain Drain dont bénéficient les Etats-Unis est un vrai avantage dans cette course à la technologie.

La Chine est un peu plus en retrait, malgré une formidable dynamique dans le secteur ; le pays dépensait l’équivalent de 0,96% de son PIB en 1996, il en dépensait 2,13% en 2016. Entre temps, le pays était devenu la deuxième économie mondiale. Pourtant, ce chiffre reste inférieur à la moyenne mondiale, et le pays continue de souffrir d’un problème de maitrise des chercheurs, ce qui est propre aux dictatures. Elle reste malgré tout le BRIC qui a le plus investi dans la recherche et le développement des technologies.


Viennent ensuite les acteurs qui sur-investissent dans ce domaine vis-à-vis du reste du monde, avec en première place Israël : le pays investit aujourd’hui près de 4,58% de son PIB dans la recherche, notamment militaire et les technologies de pointe. Un tel investissement provient de sa place au Moyen-Orient et de l’histoire que le pays entretient avec ses voisins, et du sentiment d’isolation et d’inquiétude géopolitique qui en découle. Les deuxième et troisième mondiaux sont la Corée du Sud (4,5%) et Taïwan (3,36%), qui ont vu ces investissements come une réponse face à la montée en puissance de la Chine, afin de rester compétitifs ou simplement de sécuriser leur commerce extérieur en se spécialisant et devenant leader dans des produits vitaux à l’économie mondiale (ici les semi-conducteurs dont Taïwan est le leader mondial). Le Japon investit lui aussi en masse (3,2%) pour ces raisons, mais également pour faire face à un autre défi qui lui est propre pour l’instant, le vieillissement accéléré de sa population et le choix de la robotisation de la société.


Il reste un acteur majeur, qui possède une double casquette, l’Europe. Celle-ci n’a compris que tardivement la grande importance des liens entre la recherche et les débouchés économiques derrière : les laboratoires européens sont ainsi parmi les meilleurs au monde, et sont extrêmement cités dans les publications scientifiques, mais pour autant ils ne sont pas prédominants dans les dépôts de brevets mondiaux. Le Conseil de Lisbonne de l’an 2000 symbolise cette compréhension avec un objectif simple de 3% du PIB investi dans la recherche, avec l’ambition de coordonner des projets nationaux pour créer un espace européen de recherche. Le taux de croissance des investissements dans la recherche en Europe est stable, mais reste encore en-dessous de son objectif des 3%.


Source : OCDE


Et la France dans tout ça ?


En France la recherche n’est pas un sujet qui passionne les débats politiques : tous les partis sont globalement d’accord sur son importance, et divergent ensuite sur les sujets qui animent la plupart des débats ; pouvoir d’achat, énergie, immigration, emploi, etc. Pourtant le pays aurait tout à gagner à en faire une priorité nationale. La recherche représente 2.23% du PIB français, chiffre qui baisse légèrement depuis 2014 (pic à 2.28%). Les entreprises qui investissent le plus sont de grandes entreprises généralement en aéronautique ou en pharmacie, mais même ces secteurs font face à des restrictions budgétaires : Sanofi a par exemple divisé par deux le nombre de chercheurs dans ses équipes R&D. Certaines mesures, telles que le CIR (Crédit Impôt Recherche), qui permet de bénéficier d’une ristourne fiscale contre des dépenses en R&D), sont efficaces en théorie, mais ne concernent généralement que les plus grosses entreprises, seules capables d’assumer ces coûts. Le manque de PME se fait clairement ressentir, en comparaison avec l’Allemagne, où ces entreprises sont porteuses d'investissements.

Il existe également une forme de dédain pour la recherche appliquée ou le développement expérimental en France : si notre pays produit 4% des publications scientifiques mondiales en ce qui concerne la recherche fondamentale (avec une spécialisation en mathématique et en physique), elle ne dépose que 2% de brevets mondiaux.


Financement et exécution de la R&D en France en 2019 / Sources : MESRI-DGESIP/DGRI-SIES et Insee


Le plan de relance post-covid prévoit de rajouter 300 millions d’euros sur la table pour la recherche, mais ils ne suffiront pas à rattraper le retard qui se crée vis-à-vis des pays les plus innovants : la France est déjà le premier pays européen en termes d’aides publiques à la recherche, qu’elles soient directes ou indirectes (fiscales par exemple), avec 0.39% de son PIB utilisé. Des faiblesses structurelles s’opposent à toute volonté d’être une nation pionnière en matière d'innovation : un dédain pour la recherche appliquée, qui limite les débouchés économiques efficaces et intéressants. De ce point-là, il est compliqué de faire sortir de terre des industries High Tech, à très forte valeur ajoutée, sans soutien de l’Etat derrière (Qwant, le moteur de recherche français n’est apparu qu’en 2013).

Pour autant, le pays possède des atouts indéniables dont il peut et doit tirer parti : une population dans l’ensemble très éduquée, un environnement de capital-risque (plus à même de faire émerger les innovations) de plus en plus développé, une capacité d’attraction toujours importante (365.000 étudiants étrangers en France, ce qui fait de l'Hexagone le sixième pays mondial en termes d'attraction). Il ne reste plus qu’à se découvrir la volonté d’agir, et les moyens suivront.

Sources :

  • "La recherche et développement des entreprises françaises au sein de l’UE : spécificités sectorielles et financements publics", Insee, 2019

  • "La France est aujourd’hui un pays de seconde zone dans les secteurs de haute technologies et à haute intensité en R&D", Le Monde, 1er février 2021


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