• Hugo Ballansat

Présidentielle en Syrie – Élection partielle … et partiale ?





Mercredi 26 mai, Bachar el-Assad se rend aux urnes dans la ville de Douma sous les acclamations de la foule. Ces dernières sont justifiées le lendemain par la victoire écrasante du président sortant avec plus de 95% des voix : et le voilà réélu pour un quatrième mandat de sept ans lors d’une élection sans suspens. En dix ans de guerre civile, c’est la deuxième fois que la population syrienne est appelée à voter pour une élection présidentielle. La première fois était en 2014, alors que le régime de Bachar el-Assad était au bord de la rupture, tout juste avant le soutien russe de Vladimir Poutine. Aujourd’hui, l’élection se tient alors que Bachar el-Assad a retrouvé son pouvoir et contrôle plus des deux tiers du pays.



Dix ans de guerre civile


La Syrie connaît depuis 2011 une guerre civile longue et difficile. Elle a débuté par dans le contexte du Printemps arabe, par des manifestations pacifiques d’une majorité de la population en faveur de la démocratie et des droits de l’homme. Réprimée brutalement par le régime baasiste de Bachar el-Assad qui s’accroche encore et toujours au pouvoir, l’insurrection pacifique se transforme rapidement en rébellion armée. La violence des combats fait plus de 350 000 morts et 13 millions de déplacés, ce qui représente plus de la moitié de la population syrienne avant-guerre et un quart des réfugiés dans le monde. L’utilisation d’armes chimiques, notamment à Douma en 2018, et la perpétuation de nombreux crimes de guerre par le régime syrien attestent de la violence de cette guerre.


La particularité de ce conflit est le nombre de belligérants qui le compose – des acteurs nationaux, régionaux mais aussi internationaux. Alors qu’il oppose, dans un premier temps, le régime de Bachar el-Assad soutenu par l’Iran à l’Armée Syrienne Libre (ASL), structure rassemblant la plupart des groupes rebelles, le rapport de force est bouleversé en 2014 avec l’apparition du groupe terroriste État islamique dans le pays qui proclame la restauration du califat dans la région. En septembre 2014, une coalition internationale, menée par les États-Unis, est levée contre l’État Islamique, faisant apparaître de nouveaux protagonistes dans le conflit maintenant international. Sur le plan de la politique syrien, l’ASL continue sa marche à travers le pays et le régime de Bachar el-Assad est au bord de la rupture. Mais en 2015 intervient un nouvel acteur - la Russie, allié historique de la Syrie qui craint que la chute du régime d’Assad n’entraîne la déstabilisation de la région et ne sonne le déclin de l’influence russe dans la région. L’armée loyaliste d’Assaad remporte alors des batailles stratégiques et récupèrent de nombreuses villes (Alep, Homs, Deraa, etc.), avant de devenir le seul véritable gagnant de cette guerre.

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Le conflit a connu récemment de nouvelles tensions en février 2020 autour de la frontière turque où le régime syrien a lancé une nouvelle offensive, précipitant la fuite d’un million de Syriens en Turquie. En réponse, la Turquie intervient alors dans la zone d’Idleb pour stopper l’offensive syrienne, et mettre fin à la pression migratoire subie à cause d’elle. Mais malgré la contre-offensive turque, le régime syrien de Bachar el-Assad contrôle en 2021 les deux tiers de la Syrie, l’autre tiers étant occupé par les Kurdes à l’est, la Turquie au Nord, les rebelles ou l’État islamique.



L’affirmation du pouvoir de Bachar el-Assad


L’élection présidentielle de 2021 est donc plus une opération de communication qu’un véritable geste démocratique pour Bachar el-Assad. En effet, après l’échec du printemps arabe syrien, ces élections permettent de réaffirmer l’emprise retrouvée du dictateur syrien sur son territoire à la population syrienne d’une part, et à la communauté internationale d’autre part. Mais cette élection présidentielle est également pour Bachar el-Assad le moyen d’analyser le théâtre politique actuel en Syrie. Sa victoire écrasante dévoile donc l’affaiblissement et la peur des minorités rebelles – qui ne sont plus assez fortes pour mener une grande révolte, mais seulement un petit soulèvement vite étouffé par l’armée syrienne. Deuxièmement, Bachar el-Assad se présente à la communauté internationale comme le leader politique fort de la Syrie, et par conséquent comme l’interlocuteur unique pour les pays étrangers. Il prouve à la communauté internationale que « tout est rentré dans l’ordre », qu’il est « l’homme de la situation » et que l’État a repris ses droits car les échéances électorales sont respectées. C’est également un pied de nez aux pays occidentaux qui ont tant imaginé et souhaité sa chute. Il provoque ainsi ses ennemis de l’Ouest en déclarant : « La mobilisation des dernières semaines est une réponse claire aux critiques occidentales. Elle envoie le message suivant : votre opinion n’a aucune valeur et vous valez moins que rien ».


Une mascarade en guise d’élection


Cependant, comment est-il possible d’affirmer le trucage des élections en Syrie ? Tout simplement en regardant les conditions de l’élection présidentielle, qui favorisaient le président sortant. D’une part, les conditions de candidature sont très strictes : obligation d’être en Syrie depuis 10 ans minimum et soutien nécessaire de 35 membres du Parlement syrien (sachant que 177 membres sur 250 sont issus du FNP, le parti baathiste de Bachar el-Assad). Il est donc très compliqué d’obtenir le droit de candidater et les deux seuls candidats qui s’opposent à Bachar el-Assad sont choisis à la carte par la majorité pour créer un théâtre politique. D’autre part, les conditions de vote sont également très strictes : seuls les Syriens de Syrie et les Syriens à l’étranger ayant un passeport valable, c’est-à-dire avec un tampon officiel de sortie du territoire. Cela signifie que tous les Syriens ayant fui la violence de la guerre civile sont dans l’impossibilité de voter, comme par exemple le million de Syriens qui a rejoint le Liban au cours des dix dernières années. Et ils ne peuvent rien faire pour mettre à jour leurs papiers au consulat syrien par peur de se faire renvoyer en Syrie.


Cette élection a été largement mise en scène par le régime et les médias étatiques, contrôlés par le régime. Ceux-ci ont montré des images d’électeurs massés devant les bureaux de vote et soutenant Bachar el-Assad. Des manifestations pro-el-Assad ont également été organisées au Liban avec la participation de 5 000 à 10 000 Syriens (ce qui est dérisoire en comparaison au million de Syriens ayant fui au Liban et ne pouvant pas voter). Le président va même jusqu'à se mettre en scène votant à Douma, ville symbole des violences de la guerre civile car victime d’une des pires attaques chimique de l’histoire. Le 7 avril 2018, l’armée syrienne avait aspergé la ville de Douma avec du chlore causant la mort d’entre 50 et 150 personnes. Cet acte permet ainsi de montrer qu’il contrôle même les anciens bastions de la résistance rebelle.


Un « leurre » contesté en Syrie et à l’étranger


Ce simili d’élection a donc été vivement critiquée par les gouvernements étrangers et notamment occidentaux pour ces raisons. Même avant la tombée des résultats du scrutin, les Occidentaux avaient rejeté l’élection, parlant de « mise en scène », d’élection « ni libre ni juste ». « On sait que ces élections ne sont pas de vraies élections (…), il y a énormément de Syriens qui sont déplacés qui ne voteront pas, énormément de Syriens qui sont réfugiés qui ne voteront pas », a déclaré Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires Étrangères français, « C’est un leurre ». Même l’émissaire de l’Organisation des Nations unies pour la Syrie, Geir Pedersen, a critiqué cette élection qui se fait en dehors du cadre demandé par le Conseil de Sécurité, appelant à une transition politique en Syrie avec comme point de départ une nouvelle constitution.


Au sein même de la Syrie, l’élection ne fait pas l’unanimité. Comme le régime syrien ne contrôle pas tout le territoire, les territoires kurdes (au nord-est) et turques (au nord) n’ont pas participé au scrutin, ce qui en fait une élection partielle. De même, le dernier grand bastion djihadiste et rebelle d’Idlib (au nord-ouest) a montré son désaccord avec l’élection en manifestant avec des pancartes sur lesquelles on pouvait lire notamment « pas de légitimité pour Assad et ses élections ». La province de Deraa (sud), berceau du soulèvement de 2011 et désormais reprise par le régime, a observé une « grève générale » pour dénoncer le scrutin.

Même au coeur des zones conquises par le régime syrien, les tensions sont encore vivaces. En cause : le manque de changements réclamés lors des manifestations en 2011 - la façon de diriger le pays, les méthodes de renseignement et la misère de la population sont toujours les mêmes. Bachar el-Assad est même critiqué au sein de sa famille alaouite à qui la guerre a coûté de nombreuses pertes. Sa situation est donc assez compliquée - s'il s’est présenté en chef de guerre, gagner la guerre demeure beaucoup plus facile que gagner la paix.



Les perspectives pour la Syrie


La Syrie est donc actuellement dans une situation de non-guerre, mais économiquement et socialement le pays est au plus bas. Déclaré en situation d’urgence humanitaire, la population vit à plus de 80% de sa population sous le seuil de pauvreté. La situation économique n’est guère mieux : l’inflation galopante et la dépréciation de la monnaie appauvrisse la population et la spéculation sur les produits de première nécessité ne permet plus aux Syriens de vivre convenablement. Il y a quelques années, cette misère était compensée par une aide humanitaire massive. Mais la diminution de la couverture médiatique en Syrie en l’absence d’images de guerre et la situation humanitaire catastrophique d’autres pays de la région comme le Yémen détournent l’aide internationale et des ONG vers d’autres pays. Si en 2020, l’aide humanitaire en Syrie s’élevait à 4,4 milliards d’euros, elle avait chuté en 2021 à 2 milliards. Il faut donc que tout cela change pour que le pays puisse se remettre de la guerre civile.


C’est pour sauver le pays de la faillite que Bachar el-Assad organise son prochain mandat autour de la reconstruction. Mais se pose alors la question du financement de la reconstruction. De fait, les puissances occidentales sont totalement contre un financement de la reconstruction en Syrie et bloque un tel projet. Les sanctions qu’elles mettent en place dont le Ceasar Syria Civilian Protection Act ou le Ceasar Act, sanction américaine contre l’industrie syrienne, affaiblissent encore plus le pays.


La solution pour Bachar el-Assad est donc de se tourner vers les pays arabes du Golfe - le début de la normalisation de ses relations avec certains pays comme la Jordanie, les Émirats Arabes Unis ou l’Égypte a marqué pour la Syrie son retour progressif dans le giron du monde arabe. À Damas, l’heure est à la réouverture de certains consulats et l’Arabie Saoudite, grande alliée des États-Unis, pourrait, elle aussi, commencer à renouer des liens diplomatiques avec la Syrie. Cette décision ne constitue néanmoins qu’une question de realpolitik, montrant la crainte des pays arabes de voir la Turquie ou l’Iran, des nations « perses », avoir la main mise sur la Syrie.

De plus, les pays du Golfe voient en Bachar el-Assad un interlocuteur fiable habitué à l’exercice du pouvoir, dont l’image se normalise peu à peu -et bien que celle-ci soit entachée par les atrocités commises pendant la guerre - et un leader qui peut tenir le pays et le reconduire vers le succès. À l’inverse, pour Damas, la réconciliation avec les pays du Golfe peut permettre un financement du projet de construction car la Turquie, l’Iran ou la Russie n’ont pas les moyens, ni les ambitions pour mener un projet d’une telle ampleur. Cependant, l’aspect économique risque de faire tomber le régime, d’autant plus que le Liban, la vache à lait de la Syrie, est dans une situation très compliqué actuellement. Le Liban a effectivement été pendant quelques années occupé et exploité par la Syrie, alors qu’il était, pour sa part, en proie à une guerre civile ravageuse.




L’élection présidentielle syrienne marque l’aube d’un nouveau jour pour le pays: la reconstruction devrait faire revivre le pays et le réinsérer dans les relations internationales. Cependant, rien n’a changé en Syrie en comparaison à l’avant-guerre et Bachar el-Assad est toujours critiqué à l’étranger et sur son territoire. Ajouté à la crise économique sans précédent, la Syrie marche au bord d’un gouffre : un faux pas et le chaos peut rapidement revenir.


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