• Jacques Durieu

Le voisinage proche européen à travers la question de la frontière



Au carrefour entre trois mondes, l’Europe, l’Afrique et l’Asie, la Mer Méditerranée a pendant longtemps été le centre mondial du pouvoir historique et géopolitique. En effet, cette région regroupait dans l’Antiquité à la fois les cités-États grecques, les Perses, les Égyptiens, Carthage, mais bien sûr et surtout l’Empire Romain, qui a unifié tout le bassin en en faisant ainsi sa propre mer (Mare Nostrum, ou “notre mer”, comme la Méditerranée s’appelait en latin). Pour autant et malgré cette unification qui dura plusieurs siècles, la mythologie gréco-romaine continue d’entretenir l’idée de séparation intrinsèque des régions formant le bassin : l’Europe, avec en son centre la péninsule italienne et Rome, domine l’Afrique et l’Asie au travers de nombreuses conquêtes.


Après le démantèlement de l’Empire Romain, la zone méditerranéenne reste le centre de la puissance, connaissant successivement 3 califats musulmans, dont notamment l’Empire Ottoman qui, à plusieurs reprises, assiège Vienne bien que sans succès (en 1529 et en 1683), mais également les cités italiennes et les royaumes d’Espagne et de France. Enfin, on peut dire que la période des croisades contribue à renforcer l’esprit d’une Europe coalisée contre les autres continents, malgré les très fortes dissensions internes, les guerres entre pays et de religion. Si à partir des grandes découvertes le centre du pouvoir se déplace vers l’Atlantique, la question de la frontière est déjà bien ancrée : où commence et où s’arrête l’Europe ? Si le commencement de l’Europe fait consensus, nous allons voir que définir précisément le bout de l’Europe n’est guère chose aisée, et ce grâce à trois études de cas de régions où la frontière est encore floue à ce jour. L’Europe est-elle donc “un petit cap de l’Asie” comme disait Paul Valéry, ou bien un géant géographique ?


La frontière à l’Est avec la Russie


On apprend souvent aujourd’hui à l’école que les chaînes de l’Oural forment la frontière physique entre l’Europe et l’Asie au niveau de la Russie. Pourtant, cette norme est purement arbitraire et tend à perdre de son sens aujourd’hui. C’est au début du XVIIIème siècle, dans les années 1720, que le Tsar de Russie Pierre Ier le Grand tente de se rapprocher des autres pays européens. Pour ce faire, il ancre à l’aide de ses cartographes l’idée que l’Europe s’arrête dans l’Oural. A cette époque, la Russie est encore un pays mal centralisé constitué d’une myriade de différents peuples aux cultures et religions très diversifiées.


L’immense majorité des Russes se situe tout de même à l’Ouest du pays, et fixer l’Oural comme frontière permet d’abord de contribuer à un sentiment d’unité sur le territoire, tout en justifiant auprès des autres puissances européennes que la Russie est bel et bien un acteur européen. Néanmoins, ce sentiment de frontière physique tend à s’effacer de nos jours, et c’est encore la Russie qui est l’instigatrice de cette nouvelle norme. En effet, à partir de la colonisation des terres à l’Est en Sibérie, et surtout avec la création de l’URSS, véritable Etat transcontinental, un nouveau besoin d’unité doit se faire ressentir. A cet effet, l’idée de l’existence d’un supercontinent, l’Eurasie, prend forme, justifiant ainsi la formule de Paul Valéry. Cette nouvelle doctrine sert d’ailleurs parfaitement la Russie moderne, qui a tout intérêt à adopter cette conception du monde afin de se rapprocher de partenaires comme la Chine ou l’Asie Centrale, deux espaces clefs de l’intérêt géopolitique russe des hydrocarbures notamment.


Vladimir Poutine devant une carte de la Russie, on constate que le point de vue est davantage focalisé sur l’espace asiatique, symbolique de la doctrine eurasiatique russe / Source : AFP PHOTO / ITAR-TASS POOL / PRESIDENTIAL PRESS SERVICE


Deuxième espace plus fou, la question du Caucase. Longtemps incorporés à l’empire russe, les 3 États qui forment ce petit espace sont encore sujets à débat quant à leur “europénaité”. En effet, si un pays comme la Géorgie partage clairement plus de points communs culturels avec les Européens que les Asiatiques, la question de la géographie reste à éclaircir, et de nouveau, la doctrine eurasiatique que la Russie défend n’est pas là pour défendre l’idée d’un Caucase européen. En fait, on pourrait presque dire que l’Eurasie est une vision du monde coupant l’Europe de son existence géographique propre au profit d’un ensemble plus global dominé par l’Asie, et le cas d’une frontière Europe/Asie tend alors à s’effacer.


La Turquie : un pays au carrefour de deux mondes


Deuxième point qui est sujet à débat : la Turquie. Pendant très longtemps, l’Empire Ottoman a été un acteur européen, son territoire englobant les Balkans et la Grèce pendant de nombreux siècles. Le roi de France François Ier avait d’ailleurs reconnu le premier la souveraineté ottomane en Europe dès 1528. L’immense territoire ottoman est varié, et les sultans successifs permettent la pratique des 3 religions abrahamiques en son sein, ce qui leur permet d’intégrer les peuples conquis dans le système. In fine, cela donne à l’Empire Ottoman de jouer sur plusieurs tableaux, et d’avoir une véritable composante européenne dans son histoire. Istanbul en est d’ailleurs le symbole le plus probant : anciennement Constantinople, cette ville à la porte de l’Europe et de l’Asie est la place centrale du commerce d’épices venant d’Inde vers le Vieux Continent. Encore aujourd’hui, Istanbul est marqué par une histoire double, la Hagia Sophia notamment démontre les siècles de culture à la fois européenne et orientale qui se sont mélangés dans la région.



Les traités de Sèvres puis de Lausanne au sortir de la Grande Guerre démantèlent l’empire, laissant derrière lui une Turquie rétrécie mais conservant tout de même environ 3% de son territoire en Europe. Les politiques d’Atatürk qui suivent visent alors à “européaniser” le pays. Pour ce faire, deux mesures majeures sont mises en place : l’Etat devient laïc, une première alors pour un pays musulman, et l’alphabet latin devient le nouvel alphabet pour écrire le turc (la transition n’a d’ailleurs pas été problématique puisque la majorité de la population de l’époque était illétrée). Le message est donc clair : la Turquie souhaite devenir un acteur européen. C’est d’ailleurs dans cette logique que la Turquie rejoint le bloc de l’Ouest en devenant un des membres les plus importants (de par sa position stratégique) de l’OTAN en 1952 et qu’elle demande l’adhésion à l’Union Européenne en 1987. Et c’est à partir de ce moment que se pose véritablement la question de la frontière européenne avec la Turquie. Vous le savez sans doute, la Turquie n’a toujours pas été intégrée à l’UE (malgré quelques soutiens de poids comme le Royaume-Uni) et ce pour plusieurs raisons majeures.


Tout d’abord, il y a l’aspect culturel. En effet, des pays comme Chypre ou Malte, dont la géographie ne permet pas de dire clairement qu’ils sont européens, le sont clairement de culture. La Turquie, géant démographique à l’échelle européenne, serait le seul pays membre à majorité musulmane, malgré le fait que l’Etat n’ait pas de religion officielle. De plus, les récentes politiques d’Erdogan vis-à-vis du droit des femmes, des homosexuels ou de la peine de mort constituent un blocage majeur à l’accès à l’Union. Deuxième point de tensions : l’économie. A l’heure actuelle, les hauts dirigeants européens n’ont pas encore estimé que la Turquie pouvait garantir suffisamment de preuves de sa capacité à s’intégrer au marché unique et à tenir les injonctions financières fixées par la Commission Européenne. Enfin, la rupture la plus importante à ce jour : la question migratoire ! Évidemment, il est dans l’intérêt des Européens, malgré les beaux discours d’humanité, de considérer la Turquie comme étant asiatique afin de limiter le flux de migrants entrant sur le sol du Vieux Continent. Depuis 2019 d’ailleurs, l’UE paye directement la Turquie pour garder les réfugiés syriens en son sein en échange d’une révision de sa candidature à l’UE, révision qui a été très vite abandonnée. En bref, la Turquie est-elle un pays européen ? Je ne peux pas prétendre apporter une réponse claire, mais la position des autres pays européens elle l’est plutôt : non, et ce pour les raisons évoquées plus tôt. Ainsi la Turquie est-elle pour l’instant plus une porte d’entrée vers l’Europe, faute de mieux.


Des migrants se regroupant à la frontière gréco-turque en 2020, la Grèce avait renforcé ses patrouilles pour les empêcher de rentrer. On voit bien le rôle d’État-tampon à la migration que les Européens ont assigné à la Turquie / Source : BULENT KILIC / AFP


La frontière africaine : le cas du Maroc


Je sais ce que vous vous dites “le Maroc ce n’est pas l’Europe, il n’y a pas de débat là-dessus”, et je vous répondrais que vous avez partiellement raison… et donc partiellement tort également ! Partiellement raison d’abord, car oui, le Maroc est entièrement sur le territoire africain, cela ne fait aucun doute. Mais partiellement tort maintenant, car cette vision est finalement assez réductrice. C’est en effet oublier la proximité géographique qui existe entre le Maroc et notre continent : au niveau du détroit de Gibraltar déjà, où l’on peut voir l’autre bout à l'œil nu, mais également avec les îles Canaries et surtout les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Autant de zones de proximité voire de contact qui font du Maroc une zone de passage vers l’Europe tout comme la Turquie. Le Maroc est donc un voisin direct de l’Europe et pose de ce fait la question de la frontière avec cette dernière. Un retour historique s’impose : le Maroc a pendant plusieurs siècles dominé la péninsule ibérique, et il a fallu l’intervention de plusieurs monarchies européennes pour parvenir à mener à bien une croisade pour reconquérir les royaumes de Castille, d’Aragon et du Portugal (la fameuse Reconquista), sans oublier qu’ils sont allés jusqu’à Poitiers en 732 avant d’être défaits par Charles Martel ! En d’autres termes, le Maroc a été un acteur européen et on peut défendre l’idée qu’il le soit encore aujourd’hui.


En premier lieu, le Maroc est un partenaire économique important de l’UE dans le bassin méditerranéen (environ 25% du commerce UE - Afrique du Nord) et est membre de la Politique Européenne de Voisinage ou de l’Union pour la Méditerranée. En second lieu, comme dit plus haut, le Maroc est également une porte d’entrée vers l’Europe, puisque de nombreux passeurs tentent de traverser la mer vers Gibraltar ou les Canaries, et que de nombreux migrants d’Afrique sub-saharienne essayent de passer la frontière espagnole vers les enclaves. Dès lors, si l’on ne peut pas dire du Maroc qu’il est un pays européen, on peut affirmer que c’est un acteur pour l’Europe qui pose la question de la protection des frontières que l’on peut avoir. Étant donné que les autorités marocaines ne dissuadent que peu les migrants de tenter la traversée de la Méditerranée, c’est à nous de redéfinir notre façon de concevoir les frontières que nous partageons !


Des migrants essayent de rentrer en Espagne par l’enclave de Ceuta, on remarque que la frontière physique est fortement défendue par les autorités espagnoles, mais beaucoup moins par le Maroc / Source : FADEL SENNA / AFP


In fine, la question des frontières européennes reste un débat ouvert, et l’étude de ces 3 cas montre toute la complexité de l’exercice, et tend presque à nous laisser un sentiment d’incompréhension. L’Europe, ce continent aux frontières floues, si tant est qu’elles existent, peut les fixer elle-même pour servir ses intérêts, tout comme d’autres peuvent les définir à sa place au gré des changements géopolitiques sur la scène internationale. Aussi l’Europe est-elle le parfait exemple de cette fameuse phrase de Napoléon “on fait la politique de sa géographie” !



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