• Mathieu Rouby

Le Sheriff Tiraspol : vitrine dorée de la Transnistrie en Europe


Le 28 septembre dernier, le club moldave du Sheriff Tiraspol faisait sensation en remportant un succès historique sur la pelouse du Real Madrid dans le cadre de la Ligue des champions. Coup de projecteur inouï sur un pays méconnu, cet exploit ne suscitait pourtant pas d’émotion outre mesure du côté de la Moldavie. Et pour cause, Tiraspol est en réalité la capitale de la Transnistrie, un Etat indépendant non reconnu par l’ONU, mais officiellement rattaché à l’autorité moldave. Il n’en demeure pas moins que les péripéties du club du Sheriff ont eu une résonnance assez exceptionnelle et que le nom de la Transnistrie – République moldave du Dniestr en forme longue – est arrivé jusqu’aux oreilles des Européens. Dans ce contexte, nous vous invitons à découvrir les dessous de la situation complexe de ce « pays qui n’existe pas » et qui mise sur le football pour afficher ses différentes revendications au grand jour.


"Un pays qui n'existe pas"


Oxymore intelligent, cette expression tirée du livre de Nicolas Righetti décrit parfaitement la situation actuelle de la Transnistrie, petite enclave de 4100 km2 située sur la rive droite du Dniestr. En effet, s’il elle n’est pas reconnue comme telle, la République moldave du Dniestr est bel est bien un Etat à part entière. Elle possède sa propre constitution, sa propre armée ou encore sa propre monnaie et n’hésite pas à se définir comme entièrement souveraine et distincte de la Moldavie. Terre russophone et pro-russe, elle avait proclamé son indépendance dès la chute de l’URSS en 1991.


source : idé



Mais remontons légèrement le temps pour comprendre la genèse d’une situation aujourd’hui encore très complexe et sujette à de nombreux débats. En 1924, les Russes intègrent la République autonome de Moldavie à l’Ukraine, future Transnistrie, dans l’optique de préparer la conquête de la Bessarabie – partie orientale de la Moldavie – alors aux mains des Roumains. Profitant de la Seconde Guerre mondiale pour assouvir son appétit expansionniste, l’armée rouge conquiert la Bessarabie en 1940 mais se trouve rapidement débordée face à l’avancée des troupes roumaines et allemandes et se voit dans l’obligation de céder des territoires au-delà même de la Transnistrie. Vexée, elle profite néanmoins de la débâcle de l’Allemagne nazi pour récupérer « son dû » dès 1944. La Moldavie retrouve ainsi ses frontières de 1940 et entre de plain-pied dans l’ère soviétique.


Dès lors, l’URSS et Staline entreprennent une véritable soviétisation de la région dans le but de couper l’herbe sous le pied aux différentes velléités sécessionnistes et indépendantistes. Le russe devient la langue officielle du pays et la Transnistrie est instaurée en véritable centre économique et énergétique du territoire. A la fin des années 1980, on considère même que celle-ci est responsable de 90% de la production d’électricité moldave ainsi que de 25% de son PIB.


Vous comprendrez pourquoi, en 1991, la Moldavie, nouvellement indépendante, ne veut pas entendre parler d’une éventuelle sécession transnistrienne. Pourtant le délitement de l’Empire soviétique fait ressurgir les différentes revendications identitaires et les volontés indépendantistes apparaissent progressivement dans les débats publics. En décembre 1991, l’inévitable se produit et la République moldave du Dniestr proclame son indépendance. La guerre civile éclate et les Transnistriens, soutenus par les forces russes, écrasent l’armée moldave. La Transnistrie prend alors ses distances avec Chișinău mais ne sera jamais reconnue comme un Etat à part entière par la communauté internationale.


Aujourd’hui, la situation est restée au point mort et la République moldave du Dniestr apparaît, de facto, comme un Etat indépendant. Néanmoins, loin de posséder une économie pérenne elle doit sa survie au bon vouloir de la Russie qui, pas désintéressée, est responsable de 70% du PIB de la région.


Une économie sous perfusion russe


Figée à l’ère soviétique, la Transnistrie va mal. Déjà que la Moldavie est régulièrement vue comme étant « le pays le plus pauvre d’Europe », la Transnistrie ne pouvait pas s’en sortir mieux toute seule. La guerre a détruit son économie et, handicapée par les blocus moldaves et roumains, elle doit désormais faire face à des perspectives économiques et démographiques particulièrement inquiétantes. En l’espace de 25 ans, sa population s’est notamment réduite d’un tiers – 500 000 habitants à l’heure actuelle - et les remises de sa très légère diaspora son bien l’un des rares moyens de subsistance de sa population. Avec un déficit d’un milliard de dollars, la Transnistrie doit finalement tout à Moscou et son aide vitale.

Effectivement, en allouant une aide de 20 millions d’euros annuelle, la Russie permet à elle-seule d’assurer la pérennité de la Transnistrie. Il faut dire que par son positionnement stratégique, cette dernière permet au Kremlin de maintenir son influence sur les rives de la mer Noire et de contrer l’OTAN dans son espace maritime de prédilection. Aujourd’hui, on dénombre d’ailleurs 1200 troupes russes localisées à Tiraspol et dans ses alentours ; ce qui ne manque pas de faire réagir la communauté internationale qui voit y là une « une occupation illégitime ».


Dès lors, l’on prend rapidement conscience du fait que Moscou ne s’obstine pas uniquement par charité mais voit bien là des intérêts géopolitiques certains. Cette implication coûteuse en Transnistrie s’inscrit en réalité dans un historique de confrontations avec le monde occidental. Attachée à maîtriser son étranger proche, la Russie s’efforce toujours de placer ses pions partout où elle le peut. En 2016, Vladimir Poutine était d’ailleurs vivement monté au créneau à l’annonce de l’ouverture d’un bureau de liaison de l’OTAN à Chișinău, la capitale moldave.


Un tiraillement entre la Russie et l’Europe


Majoritairement pro-russe, la Transnistrie entretient également des relations étroites avec la Russie sur le plan social. Aujourd’hui encore, plus de 200 000 Transnistriens possèdent un passeport russe et affichent clairement leur volonté de vivre sous l’autorité de la Mère Patrie. Pourtant ce désir est systématiquement bloqué par les différents refus de la communauté internationale. En 2006, cette dernière n’avait, par exemple, pas reconnu les résultats du référendum mené par les autorités transnistrienne qui avait vu le rattachement à la Russie être plébiscité à près de 97%.

Considérant que la volonté des peuples prime sur le « principe d’intégrité des frontières » tel qu’il a été défini à Helsinki 1975, la République moldave du Dniestr ne désespère tout de même pas à l’idée de rejoindre la Russie. Le Soviet Suprême avait d’ailleurs adopté une nouvelle résolution en 2014 sommant les Nations Unies et la Russie de reconnaitre officiellement la Transnistrie afin de faciliter le processus.


Cependant, il est intéressant de constater que face à l’impossibilité de passer sous l’autorité du Kremlin, la Transnistrie tend à progressivement s’européaniser afin de diversifier ses revenus. Dès 2008, l’Union Européenne avait signé avec elle l’accord des Préférences Commerciales Autonomes (PCA) afin de permettre aux entreprises transnistriennes d’exporter à des tarifs plus avantageux vers les pays membres de l’Union. Pied de nez fait à Vladimir Poutine, cet accord avait alors permis à l’UE de ne pas laisser la Transnistrie aux seules mains de la Russie et de commencer un véritable dialogue. Aujourd’hui, les PCA ont laissé place à un Accord d’Association plus global et, si la Transnistrie a un temps refusé de l’appliquer, elle s’y est désormais résolue et a aligné ses tarifs douaniers sur ceux de la Moldavie. Par cette manœuvre, l’UE a donc permis un rapprochement économique assez improbable entre les deux territoires, les confondant presque en une seule économie.


Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, 40% des exportations transnistriennes se font vers l’UE et permettent à la Transnistrie de liquider une part conséquente de sa production. A titre de comparaison, la Russie représente seulement 8% de ses exportations alors qu’elle compte pour plus de la moitié de ses importations.


Le Sheriff Tiraspol : symbole d’une Européanisation sélective


Dans un tel contexte, quel rôle joue le club du Sheriff Tiraspol mis à part celui d’être la vitrine dorée de la région ? Cette question est véritablement intéressante étant donné que le club de la capitale transnistrienne apparaît en réalité comme le symbole d’une européanisation dite « sélective ».


En effet, en prenant part à l’un des plus grands évènements sportifs du monde, il est clair que le Sheriff Tiraspol se satisfait des retombées économiques et se trouve bien heureux de recevoir le soutien des plusieurs millions de supporters à travers le monde. Pour autant, pour prendre part à ce type d’évènement, il fallait prendre des décisions fortes en amont et le Sheriff ne s’y est pas trompé en inscrivant son équipe dans le championnat moldave. S’il peut paraître anodin, cet acte n’avait pourtant rien de naturel de prime abord. Encore à ce jour, le football reste l’un des rares exemples de succès en matière de collaboration entre la Moldavie et la Transnistrie.


Toutefois, il faut noter que le club de Tiraspol n’est pas seulement la figure de proue de la Transnistrie en Moldavie. Il est en réalité la propriété du Sheriff, un conglomérat surpuissant, contrôlant une grande partie de l’activité économique de la région grâce à ses supermarchés, stations-services voire trafics en tout genre (armes, alcool, drogues…). Or, la mise sur pied de cet immense empire est l’œuvre de deux ex-agents du KGB, Viktor Gushan et Ilya Kazmaly, dont les relations avec le gouvernement transnistrien sont très poreuses et l’influence n’est plus à démontrer. A cet égard, l’on comprend rapidement que cette soi-disant « européanisation » par le biais du football ne sert finalement qu’un agenda économique et politique. Et encore, pour ce dernier, si le Sheriff Tiraspol n’avait vocation qu’à être l’étendard de la Transnistrie sur la scène européenne, on peut imaginer qu’il aurait fièrement arboré le rouge et le vert du drapeau transnistrien plutôt que le jaune et noir du logo du Sheriff…



Ainsi, le Sheriff Tiraspol apparaît en réalité comme le reflet d’une stratégie d’influence transnistrienne largement inspirée de la vision russe et qui sait jouer sur deux tableaux quand cela est nécessaire. Par extension, les autorités de la République moldave du Dniestr n’ont pas mis longtemps à se saisir de l’opportunité lorsque le club est devenu la vitrine dorée de la Transnistrie en Europe. Il serait naïf, en effet, de croire que le sport est exempt de toutes considérations géopolitiques et, cela, la Russie et la Transnistrie l’ont bien compris. Avec le Sheriff Tiraspol, ces dernières essayent finalement, habilement, de placer leurs pions sur le terrain européen, et ce, au travers d’un évènement véritablement représentatif du capitalisme occidental : la Ligue des champions. Paradoxe ou pragmatisme ?



Bibliographie :

  • Moldavie : « la nouvelle présidente insiste sur son agenda pro-européen », Libération, 01/01/2021, Eva Moysan

  • Les implications économiques et géopolitiques de la Transnistrie pour l’Europe, Eyes on Europe, 08/11/2017, Robin Vanholme

  • Transnistrie, une économie mondialisée et victime de la mondialisation, Regard sur l’Est, 20/09/2016, Thomas Merle

  • Ligue des champions : à la découverte de la Transnistrie, berceau du Sheriff Tiraspol, RMC Sport, 03/11/2021, Clément Chaillou et Julien Richard

  • La Moldavie entre la Russie et l’Occident, IFRI, 08/2018, Ernest Vardanean

  • La Transnistrie se tourne lentement vers l’Europe, Le Figaro, 06/09/2018, Jean Comte

  • La Moldavie en suspens entre Union Européenne et Russie, Les Echos, 13/11/2020, Yves Bourdillon

  • Transnistrie le pays qui n’existe pas, Le Dessous des Cartes, Arte

  • La Transnistrie, Etat inconnu, mise sur le foot pour exister, 28 minutes, 02/10/2021, Arte



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