• Marie Le Scolan

La militarisation des réseaux sociaux

Ou comment être en guerre sans le savoir




« Le plus simple serait bien sûr de prétendre que les évènements du « Printemps arabe » ne relèvent pas de la guerre, et qu’il n’y a donc aucune leçon à en tirer pour nous, les militaires. Mais peut-être est-ce le contraire qui est vrai – que, précisément, ces évènements sont en réalité typiques de la guerre au XXIe siècle. » (Gerasimov, 2013)


Nous sommes, tous, conditionnés à repérer la guerre par sa matérialité. La tangibilité des opérations militaires fait que la guerre devient visible, et de facto, intelligible. Nous comprenons la guerre quand elle implique des chars, des soldats, des explosions, des blessures physiques, une artillerie. Nous comprenons la guerre lorsqu’elle est cinétique et perceptible.


Cependant, les réseaux sociaux n’utilisent pas d’armes conventionnelles et visibles. Ils ont recours à des armes informationnelles et diffuses. Les réseaux sociaux ne font pas exploser des bombes. Ils font exploser des perceptions.


Foucault disait que l’enjeu de la connaissance est un enjeu de pouvoir. Les réseaux sociaux ont l’apanage de l’information. Leur emprise ne se cantonne pas au fait de la diffuser. Ils la surveillent, la contrôlent, et potentiellement, la manipulent. Si l’enjeu de la connaissance est un enjeu de pouvoir, l’enjeu de l’information est un enjeu de persuasion et de domination. Avec les réseaux sociaux, nous vivons dans une illusion : celle de la paix. Retour sur l’insoupçonnée militarisation des réseaux sociaux, ou comment être en guerre sans le savoir.


A Brother Bigger Than the Big Brother Is Watching You. Extraction des données et opérations de manipulation psychologique


Il est souvent affirmé que le virtuel n’est pas le réel, et que par conséquent, les réseaux sociaux n’ont aucune capacité d’impact sur nos réalités et nos perceptions. Une telle affirmation n’aura jamais été aussi erronée qu’aujourd’hui.


Chacun de nos agissements sur les réseaux sociaux, chaque petit like, chaque scroll, sont autant d’indices sur notre personne, nos leviers de comportements et nos biais cognitifs. Les réseaux sociaux sont une porte ouverte sur nos données, et donc sur nos esprits. Le lanceur d’alerte de l’affaire Cambridge Analytica, Christopher Wylie, a ainsi affirmé que « les données Facebook sont les données IRL. »


Les réseaux sociaux ne sont pas à dissocier de notre monde réel. Dans le cadre de l’affaire Cambridge Analytica, l’accès aux données transmises par Facebook a permis de « simuler la société in silico ». En effet, grâce aux social data, les données extraites des réseaux sociaux, il est devenu possible de modéliser notre société. Les réseaux sociaux en sont devenus l’incarnation : une société virtuelle impactant le réel, sur laquelle il est possible de mener des expérimentations sociétales et des manipulations psychologiques à grande échelle. Ainsi, les réseaux sociaux peuvent être exploités pour influencer les comportements et les croyances des utilisateurs. Dès lors, nos données se transforment en armes.



Delize


Les réseaux sociaux, des virus informationnels ? Le récit d’une désinformation numérique dans une ère de post-vérité


La poudre crée de la dynamite, les données créent des récits. Sur un champ de bataille, le corps et les organes vitaux sont exposés. Sur les réseaux sociaux, ce sont les convictions et les perceptions qui sont les cibles des attaques. Grâce aux données récoltées sur les réseaux sociaux, la cyberpropagande est désormais reine du royaume digital.


L’objectif de la cyberpropagande est de semer le doute et de provoquer la confusion dans les esprits. Cette instillation du doute et du chaos psychologique a pour corollaire la désinformation et la manipulation psychologique.


Cambridge Analytica a orchestré l’élection de Donald Trump et la victoire du Brexit, sous soupçon d’ingérence russe. Dans le cadre de cette affaire, la manipulation mentale a été rendue possible par Facebook, à la fois transmetteur des données nécessaires au ciblage de l’audience et relayeur de la cyberpropagande, notamment en faveur du Brexit. La cyberpropagande fut d’autant plus efficace que les algorithmes favorisent également la diffusion de la cyberpropagande. Le mécanisme des chambres d’écho, popularisé par John Scruggs, amplifie la propagande car elle est directement diffusée auprès de l’audience la plus encline à y adhérer. Associé au mécanisme des filtres où les utilisateurs sont isolés dans des bulles idéologiques, selon l’expression consacrée par Eli Pariser, les réseaux sociaux deviennent des complices de la militarisation de l’information. Les armes deviennent informationnelles.


Ainsi, les réseaux sociaux ne sont pas seulement un vivier d’informations accroissant la vulnérabilité psychologique et mentale des populations à la désinformation et à la manipulation de masse. Les réseaux sociaux sont également les plateformes où, en absence de régulation, la cyberpropagande et les récits armés peuvent s’épanouir. Les réseaux sociaux deviennent le théâtre d’une nouvelle guerre invisible : la guerre de l’information. Ils sont un enjeu stratégique majeur, redéfinissant les enjeux de pouvoir et de guerre. La maitrise de l’information est la nouvelle course à l’armement.


Le temps des incertitudes. Être en guerre sans le savoir : une déstabilisation de la géopolitique traditionnelle


La guerre de l’information est une guerre cognitive, diffuse, non-cinétique, et difficilement perceptible. Elle agit sur notre environnement informationnel, disséminant le virus du doute et de la confusion. D’après Christopher Wylie, le cyberspace est devenu un « champ de bataille décisif pour ceux qui furent capables d’anticiper l’utilisation des réseaux sociaux pour la guerre de l’information. » Les conséquences sur la géopolitique, sur les stratégies d’influence et sur la distribution des pouvoirs sont indéniables.


Premièrement, dans le contexte de guerre psychologique et d’information, les réseaux sociaux sont une plateforme de visibilité et de diffusion des récits armés terroristes et radicaux. L’utilisation de Facebook et de Snapchat par le mouvement américain QAnon, par l’IRA (organisation russe de diffusion de cyberpropagande) et par Daesh ne sont que trois des nombreux exemples. La guerre digitale est certes plus invisible, mais fait également fi des frontières, déstabilisant la géopolitique traditionnelle.


André da Loba


Deuxièmement, les réseaux sociaux sont des acteurs non-étatiques de la guerre hybride et informationnelle. Les réseaux sociaux s’affirment comme des acteurs de premier plan, pouvant, par la diffusion de récits armés, détruire des convictions, influencer des élections, bouleverser des alliances, et déstabiliser des gouvernements. Le contrôle de l’information ne tombe plus sous le monopole étatique. Les réseaux sociaux disposent d’un arsenal psychologique rivalisant avec celui des Etats.


Par ailleurs, la suprématie de la dissuasion nucléaire est menacée. Avec la guerre de l’information, les adversaires ne sont que difficilement identifiés. Le paradigme de la dissuasion nucléaire est remis en cause, car il n’est efficace que si l’ennemi est localisé. Ainsi, la dissuasion nucléaire, monopole des Etats, est désormais rendue inopérante par une arme bien plus diffuse, invisible, et non-étatique.


Enfin, la guerre de l’information et des réseaux sociaux agit sur un terrain nouveau : l’espace cognitif. Le NATO Innovation Hub affirme que le cerveau est le champ de bataille du XXIe siècle. La guerre s’étend et ne cible plus seulement les militaires. L’intégralité de la population, par sa présence sur les réseaux sociaux, par ses convictions, ses perceptions et ses émotions, est une cible potentielle. Comme le disait Victor Hugo, « on résiste à l’invasion des armées, on ne résiste pas à l’invasion des idées. »


Fin d’un récit sur la militarisation des réseaux sociaux, ou comment être en guerre sans le savoir.


Un article de Marie Le Scolan - troisième de l'édition 2022 du Diplo d'Or.


Bibliographie

  • Michael BERK & Alicia WANLESS, The World Information War. Western Resilience, Campaigning, and Cognitive Effects, mai 2021

  • Carole CADWALLADR, “The great British Brexit robbery: how our democracy was hijacked”, The Guardian, mai 2017

  • Michel FOUCAULT, Surveiller et punir, 1975

  • General Valery GERASIMOV, “The Value of Science Is in the Foresight: New Challenges Demand Rethinking the Forms and Methods of Carrying out Combat Operations”, Voyenno-Promyshlennyy Kurier, février 2013

  • Philip N. HOWARD & Samuel WOLLEY, Computational Propaganda: Political Parties, Politicians, and Political Manipulation on Social Media, octobre 2018

  • François-Bernard HUYGHE, L’ennemi à l’ère numérique. Chaos, information, domination, juin 2001

  • Sharon WEINBERGER, “You Can’t Handle the Truth. Psy-ops propaganda goes mainstream”, Slate, septembre 2005

  • Christopher WYLIE, Mindf*ck. Ils volent vos données, ils piratent nos cerveaux, ils dirigent le monde, mars 2021

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