• Marie Hervouet

La Défense européenne, en désordre de bataille


La journée du 9 mai, journée de l’Europe, commémore la déclaration de Robert Schuman marquant le début de la construction communautaire. Depuis cette date, l’Europe n’a cessé d’évoluer, passant d’être une simple communauté de six membres, unis par la gestion du charbon et de l’acier, à une Union européenne de vingt-sept pays. L’Union européenne peut s’enorgueillir de plusieurs avancées, parmi lesquelles figurent la constitution d’un marché unique et la création de l’euro. Toutefois, les succès de l’intégration économique contrastent avec les échecs de l’intégration politique. En effet, les enjeux de Politique Etrangère et de Défense ont longtemps été relégués au second plan. Les Etats européens, bénéficiant du parapluie américain par le biais de l’OTAN, voyaient donc peu d’intérêt à constituer une défense communautaire. Ce manque de volontarisme politique en matière de défense est cependant en train d’évoluer.


La nécessité d’une défense commune a en effet été invoquée nombre de fois ces dernières années en réponse à une succession de déconvenues, de déboires et de déceptions européennes. L’arrivée tonitruante de Donald Trump, symptôme d’un désintérêt américain croissant pour les affaires européennes, l’hostilité croissante des voisins de l’UE, Turquie et Russie en tête, l’humiliation française dans l’affaire des sous-marins australiens sont autant d’exemples qui appellent les dirigeants de l’UE à se pencher sur une réelle stratégie européenne de défense.

Dernier événement en date, le conflit en Ukraine. L’agression russe de l’Ukraine a provoqué un rare sentiment d’unité au sein de l’UE et a de nouveau mis sur la table la question de la défense européenne. Les pays européens promettent alors d’investir des milliards dans leurs forces armées. La guerre en Ukraine peut-elle constituer un tournant pour la défense européenne ? Ces promesses d’investissements seront-elles suivies d’effets ?


Gare à la précipitation


Le retour de la guerre en Europe oblige chaque pays du continent à s'interroger sur ses propres forces militaires et le cas échéant à revoir à la hausse ses dépenses militaires. Après des décennies de coupes budgétaires, les Etats, de la Suède à la Belgique en passant par l’Espagne, promettent d’allouer davantage de ressources au budget de la défense. Fait remarquable : en Allemagne, c'est le chancelier Olaf Scholz, chef du SPD, le parti le plus pacifiste du pays, celui qui refusait encore d'armer les drones il y a six mois, qui annonce le chiffre choc de 100 milliards d'euros d'investissement dans la défense, en prenant l'engagement de porter le budget du pays de 1,5 % à 2 % de son PIB.


S’il faut se féliciter de ce regain d’intérêt pour ces questions, il faut cependant veiller à ce que les dépenses soient opportunes. De fait, avant d’investir des milliards, il s’agit avant tout de définir une doctrine de défense et de réfléchir au type d’armée souhaitée. A titre d’exemple, comme le souligne Anne Bauer, « si l'Allemagne se précipite pour acquérir des équipements américains sophistiqués sans réviser la doctrine d'emploi de la Bundeswehr, une armée jusque-là cantonnée aux missions logistiques et humanitaires, à quoi bon ? D'autant plus qu'année après année, les rapports du Bundestag soulignent non pas tant le manque de matériel de la Bundeswehr que son indisponibilité ! Autre question pour la Bundeswehr comme pour les autres armées d'Europe, à quoi serviront des équipements neufs, si elles ne parviennent pas à recruter ? »


Mutualisation et coopération : points faibles de la défense européenne



« La défense européenne additionne 27 petites armées nationales, dont la disparité nuit à l'efficacité et favorise l'industrie de défense américaine. Il y a davantage de constructeurs de chars que d'automobiles en Europe. » Anne Bauer

234 milliards d’euros de dépenses dans la défense des Vingt-Sept. Ce montant, loin d’être ridicule, ferait de l’« armée européenne » la deuxième mieux dotée derrière les Etats-Unis. Ce montant est toutefois à nuancer dans la mesure où beaucoup de dépenses se recoupent, faute de mutualisations. Dans sa communication du 15 février dernier, la Commission européenne estime à 37 milliards d'euros les achats d'équipements militaires des 27 Etats membres en 2020. A peine 11 % (soit 4,1 milliards) des investissements correspondent à des achats communs de programmes réalisés en coopération entre deux Etats minimum. « On est au plus bas depuis 2005 », note la Commission européenne.



Cette absence de coopération prive les Européens de certaines capacités critiques, les poussant à se fournir auprès des Etats-Unis, moyennant un surcoût de 25 milliards d'euros par an minimum.


Si les économies d’échelle sont pour l’heure rares, c’est en raison de l'absence de concurrence entre des acteurs nationaux qui fournissent chacun leur armée nationale. « En 2016, six Etats européens avaient ainsi chacun dans leur coin développé six programmes différents de frégates, chacun pour en acheter une poignée. En 2016, 80 % des marchés publics en matière de défense étaient alloués à des programmes nationaux, malgré l'Agence européenne de défense, une agence intergouvernementale censée œuvrer pour une réponse commune au besoin de défense… créée en 2004. »



Outre la préférence nationale, les Etats préfèrent se fournir auprès des Etats-Unis plutôt qu’auprès de leurs voisins européens, à l’image de l’Allemagne qui a récemment conclu un accord avec Lockheed Martin pour l'achat de plusieurs avions furtifs F-35.

Bibliographie :


  • "L'Allemagne entreprend une vaste modernisation de son armée", Ninon Renaud, Les Échos, 28/02/2022

  • "Le fossé culturel entre les armées française et allemande trouble la coopération", Anne Bauer, Les Échos, 19/10/2019

  • "Quelle défense pour l'Europe ?", Anne Bauer, Les Échos, 04/04/2022

  • "Drones, satellites, porte-avions… : les grosses lacunes de l'Europe militaire", Anne Bauer, Les Échos, 28/03/2022

  • "La longue route de l'Europe vers une armée puissante et efficace", Anne Bauer, Les Échos, 23/03/2022



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