• Martin Bot

L'arbre qui cache la forêt multilingue d'Europe





Le 26 septembre dernier, nous, Européens, fêtions la Journée européenne des langues, occasion de rappeler que la diversité linguistique est, sur le papier, l’un des piliers de l’Union européenne, dont la devise est : "Unie dans la diversité." Nous nous proposons de mettre la lumière sur la réalité de ce plurilinguisme dans les faits, alors que la lingua franca le plus souvent adoptée pour communiquer entre personnes de nationalité diverses sur notre continent est l’anglais. C’est de plus en plus le cas au sein des institutions européennes également : 84% des travaux de la Commission européenne sont rédigés dans la langue de Shakespeare, sans que cela n’ait fait l’œuvre d’un choix démocratique.


Le 1er janvier 2021, le journaliste italien Camilo Langone, a publié dans le journal Il Foglio, un article plaçant ce sujet au cœur de la table : l’auteur encourageait à délaisser le globish, ou global english, à la faveur de l’euro-francese, une version de la langue française telle qu’elle serait appropriée par les citoyens européens. Cette proposition, aussi audacieuse soit-elle, avait le mérite de propulser la question au cœur du débat public, et de montrer que l’usage hégémonique de l’anglais n’allait nullement de soi, encore aujourd’hui. Malheureusement, la demande est restée lettre morte, et cette idée s’est trouvée rapidement étouffée.



Les langues de travail de la Commission européenne sont l'anglais, l'allemand et le français / Source : Jean-Luc Flemal

Lors de la présidence française de l’Union européenne, cette possibilité est néanmoins revenue à l’ordre du jour, portée par le rapport public « Diversité linguistique et langue française en Europe » rédigé par Christian Lequesne, professeur à Sciences Po. Le groupe de travail constate le recul du multilinguisme en Europe, et invite à renforcer la présence du français au sein des institutions européennes, notamment la Commission, où le pourcentage de documents écrits initialement en langue française est passé de 38% en 1996 à 2% en 2021.


Le monopole de l’anglais donne à réfléchir, alors que le Brexit, voté par les Britanniques en 2016, a conduit au retrait effectif du Royaume-Uni de l’UE le 31 janvier 2020. La population européenne dont la langue maternelle est l’anglais est désormais réduite à 1%, là où le français est la langue maternelle de plus de 15% de citoyens européens, et l’allemand celle de plus de 18% d’habitants. La langue anglaise demeure toutefois langue officielle de l’Union, en tant que seconde langue officielle des États d’Irlande et de Malte.


Cette percée anglophone au sein du continent atteint un tel point que le tout nouveau Parquet européen ne délibère strictement qu’en anglais. Selon l’historien Tony Judt dans Après-guerre, l’hégémonie de cette langue au cœur de la construction européenne trouve ses racines dans l’adhésion des pays d’Europe centrale à l’UE après la chute de l’Union soviétique, ces pays considérant les États-Unis comme un allié naturel et sauveteur face à la menace russe à l’Est. La langue d'Outre-Manche est imposée également par l'arrivée des pays scandinaves, qui avaient fait le choix de cette langue pour s’insérer dans la mondialisation et attirer les meilleurs élèves dans leurs universités, notamment.


Pour éclairer les enjeux politiques et culturels sous-jacents, nous nous sommes tournés vers Michael Reid, linguiste américain sensible aux questions de diversité et de justice linguistique, qui réside désormais à Athènes et s’exprime parfaitement en français, langue dans laquelle l’interview a été conduite.


Comment vous est venu votre engagement pour la défense des langues et les questions de justice sociale qui en découlent ?


J’ai grandi dans un milieu très multilingue, avec des gens de chaque coin du monde. C’était un environnement très multiculturel, et en même temps très multilingue, ou le japonais, l’igbo, l’espagnol, le français et l’anglais se croisaient. Je suis diplômé en linguistique française et j’ai fait mes études au Japon, de sorte que mon parcours académique a toujours été axé sur les langues. Après l'université j'ai commencé à travailler comme interprète et traducteur, puis je suis devenu professeur de japonais et de français. Parallèlement, je suis devenu membre d’organisations œuvrant pour la justice sociale, spécifiquement la justice internationale et raciale. Je voulais devenir membre en partie à cause de mon expérience vécue en tant qu’homme noir aux États-Unis. Pour mes études supérieures, j'ai décidé de combiner mes deux passions et de me concentrer sur la question de la perte et de la conservation linguistiques dans les communautés minoritaires.


Quels sont selon vous les 3 raisons principales pour lesquelles la diversité linguistique est fondamentale ?


Pour moi, il n’y en a réellement que deux :

  1. Les membres d’une communauté linguistique ont le droit de protéger leur langue de l’extinction ;

  2. L’hégémonie linguistique entraîne (et est souvent fondée sur) d’autres inégalités. Je ne suis pas du tout un déterministe, cela veut dire que je ne crois pas que notre langue contrôle la façon dont laquelle nous pensons. Néanmoins, je reconnais que nos langues sont chargées de matériel culturel. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il n’existe pas de langue qui soit neutre. Là où il y a une hégémonie linguistique, il y a un déséquilibre de pouvoir, presque certainement injuste.


Il y a 24 langues officielles dans l’UE / Source : Tetyana Rusanova / iStock


Pensez-vous à une idée de mesure à mettre en place pour favoriser le plurilinguisme en Europe ?


Ce qui menace le plus le plurilinguisme en Europe est l’anglais. Ou, autrement dit, l’obligation d’apprendre l’anglais. On a construit en Europe l’idée que la mobilité économique et sociale est étroitement liée à la capacité de parler anglais. On voit de nos jours les Grecs qui vont en Belgique, les Néerlandais qui viennent en Grèce, les Suédois qui vont en Estonie, et ils communiquent en anglais. Où est le plurilinguisme dans une telle situation ? Il y a des facteurs divers qui ont construit la situation actuelle : les facteurs culturels, les facteurs économiques, et aussi des facteurs comme le racisme, la xénophobie et le classisme. Donc pour améliorer la situation on doit aborder tous ces facteurs et en même temps baisser les barrières pour l'apprentissage des langues.


Quels que soient les problèmes liés à l’hégémonie de l’anglais, et ils sont nombreux, nous ne pouvons nier l’utilité apparente de disposer d’une langue avec laquelle nous pouvons communiquer avec n’importe qui à travers le continent. Nous devons reconnaître, pourtant, que cette capacité est illusoire (seulement 17 à 20% du monde parle anglais soit à niveau fonctionnel soit comme langue maternelle), qu’elle est enracinée dans un élitisme que nous ne remarquons souvent pas, et qu’elle a un coût élevé à la fois pour notre propre communauté linguistique et pour les communautés linguistiques avec lesquelles nous interagissons lorsque nous ne le faisons pas dans leur langue maternelle.


Dans de nombreux endroits d’Afrique, en particulier en Afrique de l’Est, être fonctionnel dans trois ou quatre langues est la norme. Une langue communautaire, une langue nationale, une langue locale voisine et une langue d’origine sont souvent parlées les unes à côté des autres et à des fins diverses. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’inégalités de pouvoir dans les relations entre ces langues, mais plus il y a de langues en usage commun, moins il est possible de développer une relation vraiment hégémonique.


Une façon d’encourager le multilinguisme en Europe serait d’épouser et de promouvoir, avec des politiques locales, l’idéal de la « langue maternelle plus deux » de la politique linguistique de l’UE. Actuellement, dans la pratique, nous avons la langue maternelle plus l’anglais et peut-être une autre langue dans une certaine mesure. Nous devons vraiment adopter l’idée de la langue maternelle plus deux, même si l’anglais n’est pas l’une de ces deux langues, et avoir ces deux langues à des niveaux de compétence à peu près égaux.


Pensez-vous que les logiciels de traduction automatique sont une des pistes sérieuses à prendre en compte pour l'avenir de la communication entre Européens ?


Dans une certaine mesure, oui (en revanche, on ne peut pas ignorer le cachet culturel de l’anglais grâce à Instagram et TikTok, parmi les autres). C’est-à-dire que l’avancement de tels logiciels libérera, au fur et à mesure, les Européens de l’obligation, artificiellement imposée, d’apprendre l’anglais. Cependant, il ne faut pas se tromper : le multilinguisme n’est pas simplement un rejet de la norme hégémonique actuelle, cela serait un point de vue réactif, autodestructeur et anhistorique. Une fois libéré, on doit concentrer les efforts sur l’apprentissage des autres langues, y compris l’anglais si on le veut, mais jamais à l’exclusion des autres, afin de maintenir une union vraiment multilingue basée sur le respect des autres langues et cultures, et non simplement multilingue grâce à la technologie.


Pouvez-vous nous décrire ce qui serait selon vous une bonne politique linguistique, sensible aux questions de diversité et d’inclusion ? Quels sont vos espoirs, vos craintes, et vos idées pour un futur linguistiquement et culturellement plus respectueux et démocratique ?


Tout d’abord, je dirais qu’une bonne politique linguistique serait aussi peu désavantageuse que possible. C’est-à-dire qu’il se peut fort bien que, quelle que soit la politique, une fois mise en pratique, qu’elle se déroule d’une manière plus ou moins inégalitaire, mais je crois cependant que l’on peut la construire de façon à minimiser ces inégalités. Aujourd’hui nous avons, en Europe, une politique qui valorise et protège les langues officielles de l’Union (je ne dis pas « toutes les langues » parce que, comme on le sait, il y a un tas des langues minoritaires et régionales, comme le breton ou le catalan, qui ne sont pas officielles – du moins au niveau de l’UE - et ne bénéficient donc pas de la même protection), mais, en réalité, c’est l’anglais qui trône dans la plupart de nos interactions. Une bonne politique linguistique devrait aussi aborder les problèmes de classisme et de xénophobie qui sont entremêlés avec les questions linguistiques.


Donc, pour vous donner un exemple, une bonne politique encouragerait l’enseignement de diverses langues et protégerait les langues communautaires et indigènes de manière non prescriptive (par exemple, en réduisant les offres d’emploi qui exigent l’anglais sans raison, ou pire, sont rédigées en anglais sans raison… à part qu’il s’agit d’un emploi international). Il faut noter ici qu’il existe aussi un grand besoin de subventions pour l’enseignement des langues communautaires aux immigrant, qui souvent disposent des services d’intégration et de soutien uniquement ou principalement en anglais. Comment une telle politique se déroulerait-elle dans chaque pays ? C’est une question pour chaque pays et son propre contexte culturel.


Il est nécessaire de reconnaître que chaque langue mérite le respect, que chaque langue est également capable de devenir un moyen de communication internationale et interculturelle, que, de même qu'il n'existe pas, objectivement parlant, de langue facile ou difficile, il n'existe pas de langue plus ou moins intrinsèquement apte à être utilisée comme véhicule de la libre mobilité dont nous jouissons ici en Europe.


Ma plus grande crainte est que nous continuions à aller dans la direction que nous avons prise. Une direction qui traite une seule langue comme la langue principale, ou même comme une langue d’aspiration, et qui suppose qu’elle est universelle et neutre. De là à considérer cette langue comme une condition nécessaire à l’éducation et à la réussite, il n’y a qu’un pas, que nous avons déjà franchi en grande partie.


Lorsque nous étudions la mort des langues, nous constatons que c’est exactement de cette manière que les langues deviennent menacées : elles restreignent leurs propres domaines d’utilisation et choisissent d’adopter une langue de prestige pour un nombre croissant de domaines d’activité. On est déjà bien engagé sur cette voie dans certaines régions de l’Europe, notamment les plus défavorisées économiquement, et je ne constate malheureusement pas de personnes engagées à rectifier cette situation (et je dois noter ici que je ne blâme pas les personnes de ces régions économiquement défavorisées du continent, comme celle où je vis, de vouloir adopter quelque chose dont on leur a dit que c’était une condition nécessaire à la libération économique. Le problème est systémique, il ne concerne pas nécessairement les acteurs individuels qui tentent de survivre au sein du système).


Pour finir, auriez-vous des lectures à nous conseiller sur ces sujets, des lectures qui vous auraient particulièrement marqué ?


La domination de l’anglais. Un défi pour l’Europe par Robert Phillipson

Après-guerre. Une histoire de l’Europe depuis 1945 par Tony Judt

Empires of the Word : a language history of the world (Les empires du mot, une histoire linguistique du monde) par Nicholas Ostler

Μίλα μου για γλώσσα (Parle-moi de la langue) par Fivos Panagiotidis 

日本語と日本人 (La langue japonaise et les japonais) par Ryotaro Shiba


Sources :

  • « Bye bye Londra! Ora è tempo dell'eurofrancese », Camilo Langone, Il Foglio, 01/01/2021

  • « Le nouveau Parquet européen parlera English only », Jean Quatremer, Libération, 05/10/2020

  • « Après le Brexit, un député veut faire du français la langue de travail unique de l'UE», Pierre Coudurier, Marianne, 13/04/2021

  • Après-guerre. Une histoire de l’Europe depuis 1945, Tony Judt, Paris, Armand Colin, 2007



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