Rivalités sino-américaines : guerre froide dans le pacifique

 

Depuis plusieurs années, le monde assiste à une réorientation stratégique des Etats-Unis dans le Pacifique. Hillary Clinton, alors secrétaire d’État sous la présidence Obama, fut l’architecte du « pivot asiatique » faisant de la Chine un partenaire commercial stratégique mais politiquement dangereux. Ce pivot était vu comme un mouvement pour contrer l'influence croissante de la Chine en Asie. Des officiels chinois parlaient même d’une stratégie « d’encerclement » de la Chine, rappelant la guerre froide. Expansion territoriale, conflits indirects par forces interposées en Corée et à Taïwan, guerre commerciale, militarisation et création d’alliances sont autant d’indices qui nous amènent à penser que la Chine et les Etats-Unis se livrent une nouvelle forme de guerre froide en Asie.

 

« La Chine veut écrire les règles pour la région du monde qui connaît la croissance la plus rapide. Pourquoi la laisserait-on faire ? Nous devrions écrire ces règles »

Barack Obama en 2015

 

L’Expansion territoriale chinoise, une menace pour le leadership américain

 

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013, les revendications territoriales de Pékin ne cessent de s’accroître. La Chine met en place une véritable stratégie d’expansion territoriale en mer de Chine orientale et méridionale, où de nombreuses îles sont en passe d’être militarisées. Ce nouveau dessein chinois bouleverse l’ordre stratégique régional soumis, dans une certaine mesure depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, au leadership américain. Deux zones sont particulièrement sensibles : la mer de Chine orientale et la mer de Chine méridionale.

 

En mer de Chine orientale, la Chine et le Japon, soutenu par les Etats-Unis, revendiquent tous deux la souveraineté d’un archipel inhabité faisant partie de la préfecture d’Okinawa, les îles « Senkaku ». Les tensions apparaissent en 2012 lorsque le gouvernement japonais décide unilatéralement de nationaliser ces îles. Depuis, les deux armées se font régulièrement face. Historiquement, l’archipel est annexé en 1879 par le Japon, avant que les Américains ne l’utilisent comme terrain d’entraînement jusqu’en 1972, date à laquelle il est restitué au Japon. Depuis l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping en 2013, Pékin revendique ces îlots. Au-delà des ressources hydrocarbures souterraines non prouvées, il y voit une opportunité d’amorcer son expansion stratégique en mer de Chine orientale. Cette zone pourrait ainsi servir à encercler Taïwan, située à 170km plus au sud.

 En mer de Chine méridionale, la Chine revendique 80% des îles Paracels et Spratleys au Sud, allant à l’encontre des décisions de la Cour de La Haye. Ces archipels sont convoités par les pays alentours depuis des décennies mais la montée en puissance de la Chine modifie complètement les rapports de force.  Au Nord, le Viêt Nam s’oppose à l’annexion et à la militarisation des îles Paracels par Pékin. Au Sud, les îles Spratleys sont soumises à divers revendications territoriales : Chine, Viêt Nam, Taïwan, Philippines, Malaisie, Brunei. En 2013, les Philippines ont même saisi la Cour de La Haye mais la Chine ne reconnaît pas son autorité. La Cour de la Haye arbitre les conflits maritimes en vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer signée en 1982. La Chine est en passe de bâtir une « grand muraille de sable » en aménageant des atolls afin qu’ils puissent être reconnus comme des zones économiques exclusives (ZEE). Afin de justifier sa souveraineté sur ces zones, Pékin met en avant la « ligne des neuf traits », tracée en 1948 sur des fondements historiques.

Récif de Fiery Cross, dans l’archipel des Spratleys, vu par satellite en janvier

2006 puis en avril 2015, avant et après les constructions chinoises.

Source : CSIS AMTI. AFP/Libération

 

Taïwan, la « rebelle »

 

Le différend entre la Chine et les Etats-Unis débute en 1949 lorsque les nationalistes chinois sont chassés du continent par les communistes et se réfugient sur l’île de Taïwan. L’île est depuis considérée par Pékin comme une province « rebelle ». D’abord sous protection militaire et économique des Etats-Unis, elle devient isolée de la scène internationale depuis que le Chine la remplace à l’ONU en 1971 et que les US rompent leurs relations diplomatiques avec Taïwan (1979). Pour autant, le Taïwan Relation Act, voté en 1979,  permet aux Américains de lui vendre des armes afin que celle-ci puisse assurer son intégrité territoriale.

 

Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump qui, contrairement à son prédécesseur, n’hésite pas à froisser Pékin :  les contrats  avec Taïwan se multiplient. En janvier 2020, le Pentagone annonce ainsi la vente de missiles Patriot,  hélicoptères, navires de guerre pour un montant de 10 milliards de dollars. La Chine décide en réaction de rompre toute coopération militaire avec les Etats-Unis. Pékin s’est cependant toujours opposée aux ventes d’armes à Taïwan, quel que soit le pays.

 

« Une ingérence grossière dans les affaires intérieures chinoises qui met gravement en danger la sécurité nationale de la Chine et nuit à la réunification pacifique de la Chine »

Vice-président chinois des Affaires étrangères

Frégate taiwanaise Kang Ding d’origine française

Source : Wikipedia

 

Corée du Nord, patrie de « Rocket man » 

 

Engagés militairement et économiquement aux-côtés de leurs alliés respectifs, Pékin et Washington sont au cœur des tensions entre les deux Corées qui n’ont jamais signé d’accord de paix depuis ce cessez-le-feu de 1953 et qui sont donc techniquement toujours en guerre. La Chine se retrouve aujourd’hui dans une position très ambiguë car elle entretient d’importantes relations diplomatiques et économiques avec Pyongyang.

 

Pour autant, fin 2017, quelques mois après l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, la Chine craque et accepte des sanctions économiques sans précédent à l’encontre de la Corée du Nord. En effet, Pyongyang est un allié à la fois gênant et dangereux pour Pékin qui craint un conflit armé aux portes de ses frontières. Cela est d’autant plus vrai que depuis l’arrivée au pouvoir de Trump, les deux pays alternent entre réchauffement et refroidissement des tensions sur fond de stratégie diplomatique.

 

« Pékin continue de penser que pour ses intérêts, les Etats-Unis seraient plus nuisibles que la Corée du Nord. Ils ne veulent donc pas voir Pyongyang s’effondre, pour éviter qu’une Corée réunifiée, militarisée et américanisée ne voit le jour »

Juliette Morillot à France info

Rencontre entre Donald Trump et Kim Jong Un

Source : Libération

 

Guerre commerciale entre Pékin et Washington

 

La guerre commerciale débute en 2018 lorsque Trump décide d’augmenter les droits de douane sur l’acier et l’aluminium de nombreux pays dont la Chine, qui contre-attaque en surtaxant des biens américains. Après un période de détente en 2019, Donald Trump annonce une augmentation de 25% des taxes sur 200 milliards d’importations chinoises puis l’interdiction pour Huawei de vendre ses équipements aux Etats-Unis en l’accusant de réaliser de l’espionnage pour Pékin. L’excédent commercial de la Chine vis-à-vis des Etats-Unis diminue ainsi de 8.5% en 2019. Cette baisse s’explique principalement par la baisse des importations américaines de produits chinois, les exportations américaines n’ayant presque pas diminué. Fin 2019, un accord commercial avait été trouvé mais il est aujourd’hui menacé par la crise hongkongaise.

 

 Mais les tensions entre la Chine et les US ne datent pas de la présidence Trump, déjà Obama s’inquiétait de la montée en puissance de la Chine, mais sans pour autant entrer en conflit avec elle. En témoigne la signature en 2016 du Trans-Pacific Partnership, un traité multilatéral de libre-échange visant à promouvoir l’intégration économique entre l’Asie et l’Amérique. La Chine ne fait pas partie des 12 pays signataires. L’objectif sous-jacent de ce traité était à court-terme de contrecarrer la domination de la Chine en Asie, à long-terme que la Chine réforme son économie afin d’entrer dans le traité (respect des droits de propriété, limitation du dumping…). Néanmoins, quelques jours après son arrivée au pouvoir, Donald Trump signe un décret qui désengage son pays du traité. 

 

« Le fond de tableau de tout ça, ce n’est pas le commerce international, c’est la rivalité géo-économique, géopolitique et géostratégique entre les USA et la Chine »

Pascal Lamy, ancien directeur de l’OMC

 

 

 

Une rivalité sino-américaine qui bouleverse l’équilibre stratégique en Asie

 

En faisant de l’Asie-Pacifique sa priorité, les Etats-Unis renforcent leur présence tant sur le plan militaire que diplomatique. En mer, près de 12 000 soldats sont déployés en permanence via le groupe aéronaval du porte-avions USS Kitty Hawks. Sur terre, près de 100 000 soldats sont présents dans plusieurs bases situées en Corée du Sud, Japon, Australie, Singapour ainsi que sur l’île américaine de Guam. En outre, ils mènent une coopération militaire étroite, notamment des manœuvres militaires conjointes, avec les Philippines, avec l’Inde, la Thaïlande, la Malaisie et l’Indonésie.  5 des 7 traités mondiaux américains de défense mutuelle ont été signés avec des pays asiatiques depuis 1950.

 

Le deuxième volet de leur stratégie est le renforcement de leurs alliances militaires, diplomatiques et économiques en demandant à leurs alliés de prendre position plus clairement. Si bien que dilemme Etats-Unis/Chine  devient de plus en plus embarrassant pour de nombreux pays asiatiques. Politiquement et militairement, Pékin est menaçante alors que les Etats-Unis se veulent rassurants.  Économiquement, aucun pays de la région ne peut se permettre de froisser la Chine, première puissance commerciale de la région. Les Américains font eux pression sur leurs alliés comme les Philippines, la Thaïlande, le Japon ou la Corée du Sud afin qu’ils soient plus durs avec Pékin et financent les troupes américaines stationnées sur leur territoire.

 

« Nous sommes tous dépendants des relations stables qui existaient entre le Chine et les Etats-Unis. Aujourd’hui, cet ordre est bousculé voire remis en cause.

Et c’est une mauvaise nouvelle pour le monde »

Lee Hsien Loong, Premier ministre singapourien

 

 

 

Conclusion

 

Les Etats-Unis semblent plus que jamais faire de la guerre froide une « inspiration stratégique contre le Chine », adoptant une stratégie de containment afin d’encercler géopolitiquement la Chine en cherchant à renforcer ses alliances. A cela s’ajoute une stratégie de plus en plus agressive, économiquement et diplomatiquement comme le fit Ronald Reagan avec l’URSS. L’objectif est d’étouffer économiquement l’adversaire en soutenant ses opposants et en fragilisant son économie. Cependant, à la différence de l’URSS des années 1990, la Chine est en pleine expansion économique, commerciale et militaire ce qui en fait également une puissance diplomatique redoutable, que personne ne veut froisser par crainte de représailles. Pour autant, une guerre militaire est plus qu’improbable. Certes, par le passé  « les grands rééquilibrages de puissance ne se sont pas faits de manière pacifique » (Pascal Lamy). Néanmoins, à l’heure actuelle le monde semble trop  interdépendant pour que les deux premières puissances se risquent à s’affronter frontalement.

 

 

 

 

 

Bibliographie :

 

Source : https://www.contrepoints.org/2020/05/20/371764-la-guerre-froide-entre-les-etats-unis-et-la-chine-une-tendance-previsible

 

Source : https://www.la-croix.com/Monde/Asie-et-Oceanie/iles-attisent-tensions-entre-Japon-Chine-2018-02-20-1200915248

 

Source : https://www.liberation.fr/planete/2016/07/12/dix-questions-pour-comprendre-le-conflit-en-mer-de-chine-meridionale_1465463

 

Source : https://www.lesechos.fr/monde/asie-pacifique/washington-va-vendre-pour-plus-de-2-milliards-de-dollars-darmes-a-taiwan-1036686

 

Source : https://www.ladepeche.fr/article/2010/01/30/766631-armes-a-taiwan-pekin-suspend-ses-echanges-militaires-avec-washington.html

 

Source : https://www.francetvinfo.fr/monde/usa/presidentielle/donald-trump/pourquoi-la-chine-est-au-coeur-des-tensions-entre-les-etats-unis-et-la-coree-du-nord_2320697.html

 

Source : https://www.lopinion.fr/edition/wsj/washington-ne-parvient-pas-a-unir-allies-asiatiques-contre-pekin-203902

 

Source : https://www.lopinion.fr/edition/international/comment-chine-etats-unis-sement-trouble-en-asie-sud-est-204971

 

Source : https://www.capital.fr/entreprises-marches/5g-intelligence-artificielle-vers-une-guerre-froide-entre-la-chine-et-les-etats-unis-1360418

 

Source : https://www.areion24.news/2020/01/15/quand-la-chine-sinstalle-en-amerique-latine/

 

Source :https://www.irsem.fr/data/files/irsem/documents/document/file/977/Asie,%20les%20grands%20enjeux%20g%C3%A9opolitiques.pdf

 

 

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