En Amérique latine, la lutte contre la violence faite aux femmes s’est cristallisée autour du féminicide

09/05/2020

  

Qu’est-ce qu’un féminicide ?

 

Il est important de mentionner que, dans de nombreux textes, les termes de féminicides et fémicides se confondent. L’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) a préféré conserver le terme fémicide en 2012, considéré comme plus restreint.

Selon l’OMS toujours, un féminicide/fémicide est l’homicide volontaire de femmes (ou filles) au simple motif qu’elles sont des femmes [1]. Le terme est un mélange entre « féminin » et « homicide ». Le féminicide est généralement l’aboutissement d’une suite de violences psychologique, sexuelle et/ou physique que subit une femme.

 

L’histoire de ce terme est intimement liée à celle de l’Amérique latine qui a connu, et connaît toujours, des actes de violences extrêmes envers les femmes. Du crime des trois sœurs Mirabal en République Dominicaine en 1960 aux assassinats des Indiennes durant la guerre civile du Guatemala (1960-1996) en passant par les meurtres des femmes de Ciudad Juarez au Mexique en 1993 ; une prise de conscience sur ces crimes naît, ainsi que le besoin de rompre le silence qui les entoure. C’est d’ailleurs suite aux derniers crimes énoncés que l’anthropologue mexicaine Marcela Lagarde utilise pour la première fois, en langue espagnole, le néologisme « féminicide » car, comme elle énonce, « lo que no se nombra no existe » (ce qui ne porte pas de nom n’existe pas)[2]. Le terme était devenu populaire grâce à l’ouvrage fondateur Femicide : The Politics of Woman Killing rédigé par les sociologues Jill Radford et Diana H. Russell en 1992. La Journée Internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes est créée par l’ONU en 1995, le jour du 25 novembre pour rendre hommage au sœurs Mirabal [3].

 

L’Amérique latine est aujourd’hui l’un des continents qui connaît le plus grand nombre de féminicides, le deuxième après l’Afrique. Selon une étude de l’organisation Small Arms Survey, parmi les pays où avaient eu lieu le plus de féminicides dans le monde, quatorze étaient situés en Amérique latine et aux Caraïbes. Afin d’avoir une idée du nombre pléthorique de ces meurtres dans cette région, voici ce qu’informe la CEPAL (Commission Economique Pour l’Amérique Latine) : « Une femme est tuée toutes les deux heures en Amérique Latine pour être une femme ». Le diagramme suivant illustre le nombre de femmes tuées ainsi que le taux pour 100 000 femmes en 2018 [4] :

 

 Source : CEPAL

 

 

Des mesures étatiques et juridiques en place… 

 

Il est également intéressant de constater que la première reconnaissance juridique des féminicides s’est faite en Amérique latine, illustrant le lien indéfectible entre eux. Le 9 juin 1994, se tient au Brésil la Convention interaméricaine sur la prévention, la sanction et l’élimination de la violence ; connue sous le nom de Convention de Belém do Para ; à la suite de laquelle un texte condamnant toutes les formes de violences (physiques, psychologiques et sexuelles) à l’égard femmes a été adopté par 33 Etats américains [3].

 

Contrairement aux autres régions du monde, les pays d’Amérique latine reconnaissent le féminicide dans leurs lois. En effet, 18 pays de la région disposent d’une législation le condamnant, dont la plupart a été approuvée ces dix dernières années (indiqués en bleu dans la carte ci-dessous) [5]. Le premier fut le Costa Rica en 2007. Des mesures étatiques sont également prises pour prévenir ces crimes. A contrario, en France, le féminicide n’apparaît pas dans le code pénal, absence que dénoncent de nombreux et nombreuses féministes.

 

 

 Carte indiquant les pays ayant inscrit le féminicide dans leurs lois

 

 

… Qui ne calme pas la colère du peuple…

 

Ces mesures légales, uniques au monde, ne suffisent pas à freiner le nombre de victimes qui, dans certains pays, augmente. En Argentine par exemple ,en 2017, une femme mourrait toutes les 18 heures contre toutes les 30 heures en 2016 [8].

C’en est trop pour le peuple latino-américain qui ne peut plus contenir sa colère. Il le fait savoir par le biais de protestations dans les rues, de hashtags sur les réseaux sociaux, d’articles de presse… Il ne s’agit plus de se battre uniquement contre le féminicide mais bien pour la condition féminine en elle-même. Autour du fléau de ces crimes, les femmes – et des hommes – exposent leur mécontentement sur la mentalité machiste de la région, le patriarcat et le poids de l’Eglise empêchant l’évolution des droits, – de nombreux pays reconnaissent toujours l’avortement comme un crime – afin de revendiquer des droits plus justes et plus de libertés. Elles se rejoignent autour des slogans « Ni una menos » (Pas une de moins)  et « Ni una mas » (Pas une de plus) inspiré du poème de Susana Chavez « Ni una mujer menos, ni una muerta más » (Pas une femme de moins, pas une morte de plus) qu’elle avait écrit pour dénoncer les crimes de Ciudad Juarez ; elle fut elle-même violée, amputée et tuée pour son combat en 2011 dans cette même ville. Le hashtag #NiUnaMenos est devenu un cri de ralliement d’abord en Argentine, où plus de 300 000 femmes sont descendues dans les rues en 2015 pour protester. Le mouvement s’est ensuite étendu au Chili et en Uruguay, puis, grâce aux réseaux sociaux, à toute l’Amérique latine réunissant des centaines de milliers de femmes et d’hommes. Le succès est tel, qu’en novembre 2016, une marche est organisée en Espagne réunissant plus de 200 000 participants pour dénoncer les féminicides [9]. Après cette vague de protestation, existant bien avant celle de MeToo en Occident (bien que la vague ait eu un impact au Mexique), de nombreuses femmes ont accusé des célébrités de viol comme des rock stars argentines.

Le 25 novembre dernier, – lors de la Journée Internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes – de nouvelles manifestations ont éclaté dans les principales villes d’Amérique du Sud. Chaque pays, en plus de dénoncer ces violences, revendiquaient d’autres droits : au Chili une nouvelle constitution et l’avortement libre et gratuit ; au Pérou plus de moyens [10]… 

 

La rébellion ne se manifeste pas uniquement par des marches de protestations : 

 

- Au Pérou, en novembre 2017, les candidates de Miss Pérou, au lieu d'annoncer leurs mensurations, ont dénoncé la violence contre les femmes dans leur pays et dans le monde. Par exemple une candidate a énoncé: « Je m'appelle Camila Canicoba et mes mensurations indiquent 2 202 cas de féminicides signalés au cours des neuf dernières années dans mon pays ».

 

- Au Mexique, le 9 mars dernier (un jour après la journée internationale de la femme) les femmes ne sont pas allées travailler. Le concept a été promu par une alliance de groupes féministes. Grâce au hashtag #UNDÍASINNOSOTRAS (Une journée sans nous [les femmes]) devenu viral sur les réseaux sociaux, l’événement a arrêté 45,5% de la main-d'œuvre mexicaine et a eu un impact négatif de 37 milliards de pesos mexicains (=1,4 milliards d’euros). Ce jour-là également, dix femmes ont été assassinées [11].

 

 

… à cause d’une mentalité immuable et une impunité forte.

 

Les féminicides continuent de bouleverser le continent puisque, malgré les lois rédigées, l’impunité de ces crimes règne facilitant leur reproduction perpétuelle. En moyenne 80 à 90% des crimes demeurent impunis [8]. Pour donner quelques exemples précis : au Mexique en 28 ans, seulement 1,6 % des féminicides ont été condamné ; au Honduras ,pour 463 féminicides en 2016, seules quinze enquêtes ont été ouvertes. La théorie existe mais la pratique n’est pas encore opérationnelle.

L’absence de considération de l’Etat est également un poids. Plusieurs hommes sont dénoncés pour violences, mais, le plus souvent rien n’est fait. Même si certains d’entre eux ont une interdiction de s’approcher d’elles, ils arrivent quand même à commettre un crime. Le cas de Lucia Sandoval en est un exemple phare. Cette jeune paraguayenne a dénoncé maintes fois son mari pour des violences conjugales, en vain. Un jour, lors d’une dispute, son mari tenta de l’assassiner avec une arme mais c’est lui qui fut tué. Malgré les preuves tangibles que ce n’était pas elle qui avait appuyé sur la gâchette et les plaintes déposées en amont, Lucia dut passer 4 ans en prison [2]. D’autres exemples tout aussi aberrants mettent en avant l’emprisonnement des femmes pour avoir tué leurs bébés (conçus suite à un viol) à cause de fausses couches (cas d’Evelyn Hernandez au Salvador en 2017 [12]). De nombreuses femmes sont également victime d’un manque d’accès à la justice.

 

Cette absence pratique de l’Etat est inscrite dans une société historiquement machiste et patriarcale avec une forte présence de l’Eglise. L’élection de Jair Bolsonaro et la presque-élection d’une pasteur évangélique au Costa Rica illustrent que cette mentalité est toujours présente bien qu’affaiblie. L’évolution des droits des femmes et la diminution des féminicides se heurtent à ces barrières historiques. Comme indique une avocate mexicaine Karla Micheel Salas, « Ce qui se cache derrière cette culture de discrimination, de misogynie, où ce que ces criminels démontrent, c'est que le corps des femmes leur appartient, que les femmes elles-mêmes leur appartiennent » [2].

Certains médias ne font qu’accentuer cette mentalité en reproduisant des schémas de pensées conservateurs. Ils assimilent le plus souvent les féminicides à des problèmes territoriaux comme les gangs, l’économie ou la misère sociale, plutôt qu’à un schéma de violence globale dirigé contre les femmes et fondé sur les stéréotypes de genre. Comme si les femmes étaient elles-mêmes responsables de leur propre sort du fait d’être née au mauvais endroit ou d’être sortie au mauvais moment parfois même en ne portant pas la bonne tenue.

 

Un problème plus global vient compléter ce tableau : celui du manque d’harmonisation de définition légale au sein de la région. Au Chili et au Nicaragua, il n'est reconnu que lorsque le meurtre de la femme se produit dans le cadre des relations interpersonnelles du couple, ce qui arrive dans la plupart des cas, mais pas dans tous. Prenons le cas de Yuliana Samboni : une jeune Colombienne de 7 ans retrouvée en 2016 sous le jacuzzi de Rafael Uribe, un architecte de 38 ans qui l'avait kidnappée, torturée et tuée [2]. Dans les deux pays cités précédemment ce crime n’est pas considéré comme un féminicide, puisque la victime n’avait pas de lien avec son agresseur, alors qu’en Colombie il a été reconnu comme tel.

 

 

 

 

Sources :

 

[1] https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/86253/WHO_RHR_12.38_fre.pdf;jsessionid=3BB5C337CB59DB71198CDBADFC083234?sequence=1

 

[2] https://www.connectas.org/feminicidios-la-guerra-invisible-que-mata-a-12-mujeres-por-dia-en-america-latina/

 

[3] https://www.lhistoire.fr/f%C3%A9minicide-naissance-d%E2%80%99un-crime

 

[4] https://oig.cepal.org/es/indicadores/feminicidio

 

[5] https://www2.unwomen.org/-/media/field%20office%20americas/documentos/publicaciones/2019/05/final%20esp%20analysis%20de%20leyes%20de%20femicidio%20en%20amrica%20latina%20y%20el%20caribe-compressed.pdf?la=es&vs=3056

 

[6] https://www.elpais.com.co/judicial/rosa-elvira-cely-siete-anos-de-un-feminicidio-que-conmociono-al-pais.html

 

[7] https://www.gob.mx/inmujeres/acciones-y-programas/alerta-de-violencia-de-genero-contra-las-mujeres-80739

 

[8] https://www.acatfrance.fr/app/items/print/actualite/feminicides---l-amerique-latine-en-alerte-rouge-

 

[9] https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-16-printemps-2018/dossier-le-s-feminisme-s-aujourd-hui/article/le-mouvement-ni-una-menos-pas-une-de-moins-en-argentine

 

[10] https://elpais.com/sociedad/2019/11/26/actualidad/1574727541_489688.html

 

[11] https://www.milenio.com/especiales/9-impacto-37-000-millones-pesos/ https://www.nytimes.com/es/2020/02/27/espanol/america-latina/un-dia-sin-nosotras-mexico.html

 

[12] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-sud/salvador-trente-ans-de-prison-pour-avoir-fait-une-fausse-couche-apres-un-viol_1925552.html

 

 

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