La France dans le combat féministe mondial, entre grandes avancées et passivité

Olympes de Gouges, Simone de Beauvoir, Simone Veil, Marguerite Yourcenar - nous avons ici choisi de ne citer que les plus connues, il y a en a encore bien d’autres…  À considérer ces grandes figures françaises du féminisme international, on serait bien tenté de croire que la France a toujours été un pays avec de fortes inspirations féministes. Pourtant, quelques individus précurseurs ne forment pas tout un pays, et surtout, ce ne sont pas eux qui opèrent les choix politiques ou choisissent les textes de lois à modifier. Sur quoi nous basons-nous alors pour dire que la France est loin d’être un pays précurseur dans l’obtention des droits des femmes ? Petit tour d’horizon vers d’autres pays, en comparaison desquels la France a adopté une position passive dans le combat féministe, contrairement à ce que l’on pourrait croire… En effet, si le gouvernement actuel a fait des promesses à l’égalité femmes-hommes notamment par le biais de la ministre chargée de l’égalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, ou encore en organisant des forums de discussion sur le sujet, force est de constater que certaines mesures laissent encore à désirer. S’agit-il de l’héritage d’un retard déjà prononcé en matière de féminisme et d’égalité, ou bien peut-on considérer que certaines mesures prises actuellement dénotent d’un tournant en la matière ? Finalement, quelle perspectives sont envisageables dans un contexte de crise et de mutation sociale ? Ce sont les questions auxquelles nous seront amenées à réfléchir, voire à répondre partiellement, au cours de cet article.

 

 

La naissance des mouvements féministes provient d’abord d’Angleterre et des pays scandinaves ; ils s’y forment dès 1850 [1]. En 1857, les femmes anglaises obtiennent une loi facilitant le divorce (Matrimonial Causes Act). Une décennie plus tard, ces mouvements inspirent la naissance d’autres mouvements féministes en Europe Occidentale ; en France, les premières associations féministes voient le jour.

 

Pourtant, il a fallu attendre encore longtemps avant d’obtenir des droits concrets en France.

Prenons le droit de vote des femmes. Nous l’avons acquis, Françaises, en 1944. Et bien derrière d’autres pays : les Néo-Zélandaises l’obtenaient en 1893, les Australiennes en 1902, les Danoises et les Islandaises en 1915, les Canadiennes, les Anglaises et les Russes en 1918, les Etats-Uniennes, les Allemandes, les Luxembourgeoises, les Belges, les Hollandaises, et les Suédoises en 1919, les Albanaises, les Autrichiennes, les Hongroises en 1920, sans oublier les femmes turques en 1934.

Et ce choquant retard français est loin d’être d’une exception dans l’histoire des droits des femmes dans le monde. La pilule a été autorisée en vente libre en Angleterre dans les années 40, et fut commercialisée en Allemagne (RFA) en 1956. Il a fallu attendre 1967 (Loi Neuwirth) pour permettre aux citoyennes françaises d’acheter légalement la pilule contraceptive. Même chanson pour le droit à l’avortement, qui fut, encore une fois, plus que tardif en France. L’Union soviétique l’a autorisé en 1920, la Suède en 1938, le Japon en 1948. Dans le même temps, en France, Marie-Louise Giraud, « faiseuse d’ange » et l’avorteur Désiré Piogé, sont tous deux condamnés à mort et guillotinés en 1943 [2]. Ces exécutions s’inscrivent dans un projet de redressement moral et de re-génération du peuple. Même après Vichy, la répression anti-avortement se poursuit et se renforce même.  Finalement la France n’a rendu légal l’avortement en 1975 par la loi Veil, soit deux ans après la Tunisie, qui l’a légalisé en 1973.

 

Enfin, la journée internationale des droits des femmes a été initiée par Clara Zetkin, femme politique allemande, puis décrétée officiellement à la date du 8 mars, par Lénine, en 1921 [3].

 

Aujourd’hui, encore, la France ne brille pas par son avance, bien au contraire. Ainsi, le concept de la « diplomatie féministe » a été fondé en Suède. [4] Margot Wallström, ministre suédoise des Affaires étrangères, revendique en effet une  « politique étrangère féministe », osant mettre fin à un accord de coopération militaire avec le Royaume Saoudien en 2005, au nom des droits de l’homme. Un modèle pour la France…

 

 

 

… dont les revendications se sont affirmées dans les années 70 avec  l’émergence de mouvements féministes de la “deuxième vague” dénonçant les violences envers les femmes, revendiquant de nouvelles réformes, et ouvrant des lieux d'accueil pour les  femmes victimes de violences sexistes. Le renforcement des lois visant à lutter contre les violences sexistes sont une réponse aux attentes de la société. En fait, les évolutions sociétales ont permis de placer les violences sexistes au coeur des débats publics. La lutte contre les violences sexistes est une lutte sociale, politique, juridique et associative. Ainsi, la pluralité des acteurs agissant pour cette cause tiennent de différentes approches axées sur les politiques publiques, institutionnelles, professionnelles mais aussi les groupes de pensée et d’actions au travers les associations. [11]  Les associations sont en effet un pilier de cette lutte. Par exemple, la Grande Cause nationale a été attribuée à  l’Association Solidarité Femme en 2018 pour sa lutte contre les violences conjugales. Cette association, née en 2004 afin de lutter contre les inégalités entre hommes et femmes, apparaît alors comme le symbole de lutte dont l’action se traduit par trois verbes : sensibiliser, agir et former. [13] Enfin, les actions publiques et manifestations sont de plus en plus nombreuses, comme le symbolise la marche organisée par le collectif  #Pour Toutes en le 23 novembre 2019, accompagnée par des associations et des citoyens. Regroupant près de 49 000 personnes [14], le but était de faire réagir le gouvernement et d’instaurer une politique publique plus ambitieuse au travers d’une éducation de tous les enfants à la non-violence, une formation pour accompagner les femmes victimes de violences à l’égard des professionnels comme les magistrats, les travailleurs sociaux et les policiers. [12]

 

La Déclaration sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes, signée et adoptée en 1993 par l’Assemblée générale des Nations Unies fait de la violence sexiste un fléau mondial. En fait, la violence sexiste s’inscrit comme un obstacle à la « réalisation de l’égalité, au développement, à la paix et à la réalisation des droits fondamentaux des femmes et des filles » [10] Entrée en vigueur en 2014, la Convention d’Istanbul apparaît comme le premier traité international juridiquement contraignant visant à lutter contre les violences hommes/femmes : toute violence est alors considérée comme une infraction. [5] Ainsi, en ratifiant ce traité, chaque état s’engage à lutter efficacement contre cette violence sexiste au travers des mesures de prévention, de protection, de poursuites et de politiques intégrées c’est-à-dire de politiques communes avec les autres acteurs tels que les associations... [5] Néanmoins, bien que 42 pays aient signé la Convention en 2014, uniquement 22 pays l’ont ratifiée à l’heure actuelle. [6] Le GREVIO (Groupe d’expert sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique) qui est chargé de veiller à la mise en oeuvre de la Convention, est également l’organe en contact avec les autres acteurs agissant contre les violences conjugales.

 

La France a ratifié la Convention d’Istanbul en 2014. Plus récemment, le rapport de Novembre 2019 du GREVIO contient un rapport d’évaluation sur la France. Tout d’abord, il est mis en avant la volonté du gouvernement de placer cette lutte au coeur des priorités nationales et du quinquennat d’Emmanuel Macron. [8] L’une des mesures gouvernementales fut notamment le Grenelle contre les violences conjugales de septembre à novembre 2019. Ce grenelle fut le moyen de regrouper l’ensemble des acteurs agissant sur cette cause. En effet, ministres, associations, familles de victimes, experts se sont regroupés afin de construire ensemble des mesures et politiques publiques efficaces. [9] Suite à cela, une enveloppe de 30 millions d’euros a notamment été promise par le gouvernement pour lutter contre les violences conjugales. Néanmoins, malgré les mesures prises par le gouvernement, le GREVIO a soulevé des améliorations nécessaires telles que le manque de services spécialisés et de refuges dédiés aux victimes. [7] Il est également mis en avant le vide juridique en terme de réponse pénale et de l’accompagnement des enfants témoins....[8]

 

 Marche #Pourtoutes le 23 novembre 2019 (Source Libération)

 

Pour tenter de pallier ce vide juridique, la loi du 3 août 2018 est censée garantir les violences sexuelles ou sexistes, mieux accompagner les victimes, prévenir les violences, et sanctionner les agresseurs. Par exemple, la création d’une infraction dans le cadre de l’agression de rue. [16] Néanmoins, l’efficacité de cette nouvelle loi est remise en cause. En effet, dans l’émission « Harcèlement sexuel : la loi est-elle à la hauteur ? », l’anthropologue Françoise Héritier répondait que la législation sans l’éducation ne servait à rien et qu’il était surtout question d’éducation et de transmission : « Et à force de transmission, génération après génération, d'un point de vue modifié, peut-être qu'un jour on arrivera à l'égalité de regard sur les hommes et sur les femmes. ». De plus, selon l’anthropologue, nos sociétés s’étant construites sur un modèle de domination masculine, la remise en cause de ce paradigme conduirait nécessairement à une nouvelle société et que c’est en ce sens que le changement « sera freiné encore longtemps ». [17]

 

Depuis le début du confinement, différentes associations en charge de la protection des femmes ont ainsi dénoncé une hausse de 30% des violences conjugales. [18] Seulement, si l’état français a admis et relayé ces chiffres, qu’en est-il des mesures engendrées ? Marlène Schiappa répond sous un format de questions / réponses [19] en évoquant la plateforme arretonslesviolences.gouv et les différents numéros à appeler. Elle rappelle qu’une personne victime de violence conjugale peut quitter son domicile afin de rejoindre un centre d’hébergement d’urgence ou l’une des 20 000 nuitées d’hôtel financée par le gouvernement pour substituer au manque de places. Elle évoque parmi les mesures prises par le gouvernement la création de 50 points de référence, et insiste sur les violences prises comme une urgence par le gouvernement.

 

Aujourd’hui, la « cité de l’égalité » (à Paris, accueillant différents types d’activités et associations engagées pour l’égalité hommes-femmes ; centre d’exposition, de débats et d’échanges) s’inspire de « New York, San Francisco et Bruxelles » selon Hélène Bidard, adjointe à la mairie de Paris chargée de l’égalité femmes-hommes. [20] Celle-ci coordonne des recherches-terrains, en partenariat avec des chercheu.rs.ses et des « projets de recherche sur le genre ». Ainsi, l’élue parle d’ « innovation politique ». Ces avancées ne sont pas cantonnées au cadre national ; en effet, celle-ci cite le « Réseau de recherche international et pluridisciplinaire Marché du travail et genre (MAGE) sur le sujet du travail et de l’égalité professionnelle ». Le 25 novembre 2019, journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, la mairie de Paris a ainsi publié un « violentomètre », outil de prévention et d’information sur la violence dans le couple. Hélène Bidard, interviewée par l’IRIS dans le cadre de l’Observatoire Genre et Géopolitique, rappelle l’intégration des questions de genre dans les grandes institutions mondiales ou les grands rendez-vous internationaux, comme à l’OCDE ou avec la mise à jour de la question des femmes au G7. Elle souligne néanmoins qu’il s’agit selon elle d’une opération de communication. Par ailleurs, la France est, par rapport aux autres pays européens, l’un des pays les plus touchés en matière de violences féminicides, en deuxième position derrière l’Allemagne. Ce qui laisserait entendre que les mesures prises actuellement sont insuffisantes comparées à l’ampleur du problème et du phénomène.

 

Enfin, les Nations Unies alertent sur la possible régression ou disparition de certains droits obtenus par les femmes dans le monde suite à la crise du COVID-19. Ainsi qu’Antonio Guterres, secrétaire général souligne que la pandémie a des effets économiques et sociaux désastreux sur les femmes et les filles. [21] Ainsi, 60% des femmes dans le monde travaillent au service de l’économie informelle ce qui rend leur situation précaire. Il évoque également une « hausse effroyable de la violence à l’encontre des femmes » et enjoint les gouvernements à réagir. Ainsi, une femme sur cinq dans le monde aurait subi des violences au cours de cette année. Il enjoint ainsi les gouvernements à réagir et à mettre ses moyens au service de la protection des femmes et de leurs droits durement acquis au cours de ces dernières décennies ou années. Face à ces chiffres et constats alarmants, il semble légitime de s’interroger sur l’effectivité et la taille des mesures prises par le gouvernement face à une situation qui, quoique déjà catastrophique, s'accroît exponentiellement durant la pandémie.

 

Il faut continuer à former, éduquer, sensibiliser, afin de pouvoir prévenir, identifier, et combattre les violences conjugales et féminicides. Gardons en mémoire qu’une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint.

 

 

 

 

 

Sources :

 

[1]https://ehne.fr/article/genre-et-europe/feminismes-et-mouvements-feministes-en-europe/feminismes-et-mouvements-feministes-en-europe#toc-la-naissance-des-mouvements-fministes-1848-1880-CpJJUXBP

 

[2]La poursuite de la répression anti-avortement après Vichy :

https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2011-3-page-119.htm#

 

[3] https://www.rts.ch/decouverte/monde-et-societe/economie-et-politique/feminisme/9312476-les-grandes-figures-du-feminisme-international.html#chap03

 

[4] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/la-suede-adopte-une-diplomatie-audatieuse-et-se-brouille-avec-l-arabie-saoudite_1660295.html

 

[5] https://www.youtube.com/watch?v=c9hCuhZZB-g

 

[6] http://euromedrights.org/fr/campagne-non-aux-violences-faites-aux-femmes/

 

[7] https://www.coe.int/fr/web/istanbul-convention/-/grevio-publishes-its-firs-baseline-report-on-france

 

[8] https://www.lesechos.fr/politique-societe/gouvernement/violences-conjugales-edouard-philippe-devoile-de-premieres-mesures-durgence-1128647

 

[9] http://www.calvados.gouv.fr/grenelle-des-violences-conjugales-enjeux-et-a8649.html

 

[10]

https://www.un.org/fr/events/endviolenceday/

 

[11]

https://books.google.fr/books?hl=fr&lr=&id=H9NtDgAAQBAJ&oi=fnd&pg=PT7&dq=violences+conjugales&ots=xG-tezPu30&sig=X4cJ69bzZYOFD7qq2ahKBvv3Shk&redir_esc=y#v=onepage&q=violences%20conjugales&f=false

 

[12] https://www.youtube.com/watch?v=wk5pzcmzfvM

 

[13] https://www.lemonde.fr/societe/live/2019/11/23/suivez-en-direct-les-manifestations-contre-les-violences-sexistes-et-sexuelles_6020274_3224.html

 

[16] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000037284450&categorieLien=id

 

[17] https://www.franceculture.fr/societe/violences-faites-au-femmes-un-enjeu-de-societe

 

[18] https://www.un.org/fr/covid-19-riposte-globale/covid-19-lonu-alarm%C3%A9e-par-la-%C2%AB-flamb%C3%A9e-%C2%BB-des-violences-domestiques

 

[19] https://www.gouvernement.fr/partage/11511-covid-19-contre-les-violences-conjugales-marlene-schiappa-repond-a-vos-questions-gouvernement

 

[20] https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2019/11/Genre-et-g%C3%A9opolitique-H%C3%A9l%C3%A8ne-Bidard.pdf

 

[21] https://www.un.org/fr/covid-19-riposte-globale/covid-19-lonu-alarm%C3%A9e-par-la-%C2%AB-flamb%C3%A9e-%C2%BB-des-violences-domestiques

 

 

Source Première image (La Française veut voter)  :  https://www.histoire-pour-tous.fr/images/articles/dossiers/histoire-de-france/vote_femmes.jpg

 

 

 

 

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