Vladimir Poutine, le nouveau maître du Moyen-Orient ?

 

« Plus le pouvoir est faible, plus la stratégie est grande »

Peter Debbins

 

Chassé du Moyen-Orient après sa défaite en Afghanistan à la fin des années 1980, la Russie est en l’espace de 6 ans redevenue une puissance incontournable dans la région. Comment la Russie, dont l’armée était en déperdition depuis la fin de la guerre froide, et dont l’économie, sinistrée par la crise des matières premières et la corruption endémique, a-t-elle réussi à obtenir le leadership dans un région tant convoitée ?

 

« Pendant quinze ans, la Russie a été incapable de mener une action géopolitique majeure. Son retour est signifié en 2014, avec les opérations d’Ukraine et du Donbass. Cette restauration militaire est portée par une restauration de la conscience géopolitique et une capacité à peser à l’ère de l’éclatement stratégique »

 Peter Debbins

 

La Russie suit une stratégie en deux étapes. Tout d’abord, reconstruire sa puissance en assurant son indépendance et son intégrité stratégique. L’Annexion de la Crimée en 2014 et la sécurisation de la base navale de Sébastopol constituaient la première étape. Ont suivi la création de l’Union Eurasiatique avec les anciennes républiques soviétique d’Asie Centrale, la conquête de l’Arctique, et le soutien sans faille à Ramzan Kadyrov en Tchétchénie. Deuxième étape : le déploiement de sa puissance en dehors de sa zone d’influence afin de retrouver un leadership international. Pour cela, elle se rapproche de la Chine, soutient Maduro au Venezuela, est très active en Afrique et surtout au Moyen-Orient.

 

 Concert symphonique russe dans la cité antique de Palmyre en mai 2016 après la reprise

de la ville par les forces du régime syrien soutenues par la Russie

Handout/Reuters

 

Un « éclatement stratégique » favorable au  grand retour de la Russie au Moyen-Orient

 

Le Moyen-Orient est, depuis l’intervention américaine en Afghanistan en 2001, empêtré dans ce que certains appellent une « nouvelle guerre de trente ans »[i]. Comme l’Europe du 17ème siècle, le Moyen-Orient fait aujourd’hui face à une crise multiforme : religieuse avec le conflit sunnites/chiites, sociale avec les printemps arabes dont découlent les guerres civiles en Syrie et Lybie, et politique avec des monarchies du golfe chamboulées par des changements structurels qui remettent en cause leurs régimes autoritaires. A ce désordre, s’ajoute le désengagement des Etats-Unis, en Irak sous Obama, et en Syrie, le président Trump ayant décidé d’abandonner ses alliés kurdes. De plus, toute intervention européenne est rendue impossible par leurs divisions internes, comme c'est le cas pour la question des ventes d’armes à l’Arabie Saoudite.

 

« Moscou a beau jeu d’apparaître facteur de stabilité, face à des stratégiques occidentales changeantes et incohérentes qui ajoutent encore au caractère illisible de la situation »

Frédéric Pichon

 

La Russie se sert alors de ce désordre régional pour intervenir militairement et diplomatiquement. Elle se refuse à remettre en cause la souveraineté de certains Etats, à l’inverse des pays occidentaux. Si bien que, pour de nombreux Etats, elle incarne la stabilité. En 2014, les forces spéciales russes sont envoyées en Syrie pour venir en aide à son unique allié, Bachar el-Assad. Militairement, cette opération est un succès car les forces du régime ont récupéré la quasi-totalité du territoire syrien. La Russie ne compte pas s’arrêter là. En Libye, plus de 8 ans après la mort de Mouammar Kadhafi, le pays est plus que jamais fracturé. Deux groupes se distinguent, le maréchal Haftar soutenu officieusement par la Russie, et le gouvernement d’union nationale (GNA) reconnu par l’ONU et soutenu par la Turquie. Le président turc dénonce l’ingérence russe au-travers de la société de mercenaires privées Wagner, géré par un riche oligarque russe proche du pouvoir et bras armé officieux du Kremlin. Cette situation est rendue d’autant plus complexe que l’ingérence d’autres acteurs régionaux ne s’arrête pas à ces deux pays : les EAU, l’Egypte ou encore l’Arabie Saoudite soutiennent le maréchal tandis que le Qatar appui le GNA.

 

 Carte de la Syrie en août 2019

Source : alencontre.org

 

La diplomatie avant tout : être l’interlocuteur de tout de monde

 

En quelques années, la Russie est devenue une puissance pivot avec qui il faut discuter pour résoudre les conflits. Les sommets avec les puissances régionales du Moyen-Orient se sont multipliés depuis 2014, sans que les Etats européens ni les Etats-Unis ne soient conviés. En 2017, la conférence d’Astana au Kazakhstan réunit la Russie, la Turquie et l’Iran afin de préparer la fin de la guerre en Syrie.

 

« L’armée sert de force de suivi à l’action diplomatique et politique »

Peter Debbins dans Conflits

 

La force de la Russie réside dans son ingérence douce, faisant passer la diplomatie avant tout. Cette  stratégie lui permet de renouer avec ses anciens alliés en Syrie, en Lybie et en Egypte ainsi que de promouvoir son armement. Le conflit syrien a été une démonstration de l’avance technologique de la Russie en matière d’armement. Des ventes de missiles S-400 et S-300  à la Turquie et à l’Iran ont d’ailleurs été officialisées. Parallèlement, elle mène des opérations militaires peu onéreuses qui visent à stabiliser les régimes alliés de la Russie,  et non l'asphyxie d’éventuels ennemis. L’armée russe gagne ainsi en crédibilité en étant considérée comme une force de stabilisation.

 

On peut parler de projets russes au pluriel. Tout d’abord, retrouver le leadership international perdu lors de la chute de l’URSS, en décrédibilisant l’action des USA et de l’Europe au Moyen-Orient et en Amérique Latine. Pendant ce temps, renforcer son rôle dans les anciennes républiques de l’URSS dans l’Europe slave, le Caucase et en Asie Centrale en créant des espaces d’influence, et non de domination.

 

Le Président iranien Hassan Rohani, le Président turc Recep Tayyip Erdogan et le

Président russe Vladimir Poutine lors d’une conférence à Ankara, le 4 avril 2018.

Adem Altan / AFP

 

Des partenaires de circonstance : n’être l’allié de personne

 

Malgré ses relations étroites avec de nombreux pays, la Russie n’a en réalité aucun ami, ou véritable allié dans la région si ce n’est peut-être le régime de Bachar el-Assad. Moscou entretien d’excellentes relations diplomatiques avec Israël et l’Arabie Saoudite, pourtant alliés historiques des Etats-Unis dans la région. Depuis 2015, le président Netanyahu enchaîne les voyages à Moscou et l’Arabie Saoudite envisage aujourd'hui d’acheter le système russe de défense antiaérienne S-400. Il ne s'agit pourtant que de relations diplomatiques,  et non de réelles coopérations. La Russie entretient aussi des relations avec l’Iran, pourtant ennemi juré d’Israël et de l’Arabie Saoudite. Dans le cas de l’Iran, on peut parler d’une entente de circonstance liée aux tensions syriennes : l’un pour défendre son unique partenaire militaire dans la région, l’autre pour défendre son unique allié d’envergure contre l’Arabie Saoudite.

 

 Le président russe Vladimir Poutine rencontre le Premier ministre israélien

Benjamin Netanyahu au Kremlin, à Moscou le 30 janvier 2020. [AFP]

 

Le coup de force de Vladimir Poutine consiste donc bien à parler à tous, en prenant parti pour les uns ou les autres en fonction de ses intérêts, tout en gardant un appui solide en Syrie. Par conséquent, la Russie est l’interlocuteur privilégié pour résoudre les conflits.

 

Une stratégie pérenne ?

 

La stratégie russe peut s’apparenter à celle d’un empire. Comme toute nation impériale, elle souhaite disposer d’une zone d’influence. Afin d’y parvenir, elle semble adopter une stratégie pour le moment payante mais dangereuse : celle de diviser pour mieux régner. De cette façon, cela lui donne matière à arbitrer les conflits. Pour autant, l’histoire nous montre que de telles stratégies ne sont pas pérennes car l’influence dépend de l’existence de conflits à arbitrer.

 

A cela s’ajoute une force de déploiement limitée. La Russie mène un activisme diplomatique et militaire peu onéreux, par stratégie mais aussi par contrainte, du fait de ses ressources également limitées. Militairement, elle dispose certes d’une flotte navale et aérienne conséquente mais très vieillissante. N’étant que le onzième puissance économique, elle n’a pas non plus les moyens de s’engager seule dans un conflit durable.

 

De plus, en cherchant à être l’ami de tous, la Russie se retrouve à jouer un double jeu qui peut parfois s'avérer dangereux, comme c'est le cas dans la région d’Idlib dans le nord de la Syrie. D’un côté, Vladimir Poutine aime afficher sa proximité avec la président Erdogan, comme lors de l’inauguration le 8 janvier dernier d’un gazoduc de 1100km qui permettra d’acheminer le gaz russe dans les Balkans sans passer par l’Ukraine. De l’autre, il soutient le régime syrien qui vient de lancer une offensive dans la région d’Idlib, où se trouvent des centaines de soldats turcs. Plusieurs dizaines sont déjà morts dans les bombardements, et le cessez-le-feu récemment signé est plus que menacé.

 

« Les méchants peuvent devenir des complices mais jamais des amis. »

Etienne de la Boétie dans La Servitude volontaire

 

Ces deux puissances régionales, ainsi que l'Iran, ont des stratégies divergentes et en réalité ne s’apprécient guère, n'étant que des alliés de circonstances. Il est très peu probable que ce trio puisse être durable.

 

 Un convoi militaire turc passe dans la ville de Dana, dans le nord-ouest de la Syrie,

le 2 février 2020. [AFP]

 

Ainsi, la Russie, nostalgique de sa puissance passée, reconstruit peu à peu son influence, en s'immisçant dans tous les conflits. A contrario des Etats Unis, elle conforte les régimes en place et évite toute stratégie de déstabilisation régionale. Cette stratégie s'avère payante pour le moment, tant sur le plan militaire que diplomatique, car la Russie est désormais perçue par les pouvoirs en place comme un élément incontournable de stabilisation. Cependant en se faisant alliée de tous, mais en ne nouant jamais de réelles relations amicales, la Russie joue à un jeu dangereux. 

 

 

 

 

 

Sources :

 

- https://www.liberation.fr/planete/2018/04/04/l-iran-la-turquie-et-la-russie-main-dans-la-main-face-a-l-occident_1641017

- https://information.tv5monde.com/afrique/du-congo-l-egypte-du-nord-au-sud-le-retour-de-la-russie-en-afrique-240322

- https://www.youtube.com/watch?v=ZwHSyLmONs4&fbclid=IwAR0f4K3m5wKgMhlaPkdVBkcVqleboSjjI8SknGdHp8HA5IwiF74yt-23PWk

- https://www.huffingtonpost.fr/entry/cette-strategie-secrete-de-la-russie-qui-lui-a-assure-le-leadership-au-proche-orient_fr_5db70806e4b05df62ec2ffdf

- https://www.franceculture.fr/emissions/revue-de-presse-internationale/la-revue-de-presse-internationale-emission-du-jeudi-26-decembre-2019

- https://www.lepoint.fr/afrique/intervention-turque-en-libye-le-ballet-diplomatique-s-accelere-08-01-2020-2356702_3826.php

- https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Que-changer-linstallation-dune-base-russe-Iran-2016-08-17-1200782866

- https://www.revueconflits.com/russie-moyen-orient-frederic-pichon-abonne/

- https://www.revueconflits.com/russie-armee-russe-geopolitique-peter-debbins-abonne/

- https://www.revueconflits.com/russie-diplomatie-hadrien-desuin-abonne/

- https://information.tv5monde.com/afrique/du-congo-l-egypte-du-nord-au-sud-le-retour-de-la-russie-en-afrique-240322

 

 

 

 

[i] https://www.cairn.info/revue-outre-terre2-2015-3-page-173.htm#

 

Please reload

SUIVEZ-NOUS
NE MANQUEZ RIEN
ARTICLES RÉCENTS
Please reload

NOS PARTENAIRES
Capture d’écran 2020-02-20 à 13.48.22.
Afnu_PNG.png
Le 1.jpg
3e7906_e4660d5d5210471dba1cd0648ae8768f~
emlyon forever.png
Logo Nemrod.png
logoteli.jpg
  • Facebook Social Icon
  • Twitter Social Icon
  • Instagram Social Icon
  • YouTube Social  Icon

Diplo'Mates

L'équipe

A propos

Nos actions

Journalisme

Blog

Weekly Diplo

Infographies

Diplo'Mates, association étudiante géopolitique

Diplo d'Or

Le concours

Edition 2017

Edition 2018

Edition 2019

Evénements

MUNs

Visites

Conférences

Tables-rondes

Contact

Nous contacter

Devenir partenaire

© 2020 by DIPLO'MATES | diplomates@em-lyon.com