L'OTAN, une crise inévitable mais nécessaire ?

13/12/2019

« L’OTAN est en état de mort cérébrale », ces quelques mots prononcés par le Président Macron début novembre ont initié un mélodrame diplomatique entre les alliés de l’OTAN. Angela Merkel a réagi rapidement, rejetant les propos du président français, Donald Trump et Erdogan aussi. S’en sont suivies des passes d’armes verbales peu habituelles lors du sommet de l’OTAN à Londres les 2 et 3 décembre dernier. Ce sommet, censé célébrer les 70 ans de la plus grande alliance militaire contemporaine, vire au fiasco. L’OTAN semble plus incohérente et affaiblie que jamais. Mais que s’est-il passé pour en arriver à une telle crise ?

 

Les leaders de l'OTAN, CHRISTIAN HARTMANN/REUTERS

 

L’OTAN, une alliance militaire atlantique face à l’URSS efficace pendant la Guerre Froide.

 

Pour comprendre la situation actuelle de l’alliance atlantique, il faut revenir à son histoire. 

Au sortir de la seconde guerre mondiale, l’Europe occidentale est affaiblie et sent la menace soviétique gronder. Les partis communistes européens et soviétique se sont réunis dans le Kominform en 1947 et l’URSS se fait menaçante, l’intervention armée en Corée en étant la preuve ultime. Pour assurer leur protection, les Européens font appel au grand-frère américain sorti vainqueur et tout-puissant de la guerre. Le parapluie nucléaire américain garantirait la sécurité de l’Europe. À l’issue de très longues négociations, les États-Unis s’allient avec plusieurs États européens pour former une alliance militaire défensive face à l’Union Soviétique. Le Traité de l’Atlantique Nord est signé le 4 avril 1949. Ce pacte inclut également une part idéologique chère aux yeux des Américains : la défense du monde libre et des idéaux de la démocratie. En 1950, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord est entérinée. Le traité de l’Atlantique Nord se voit alors doté d’une réelle organisation militaire incluant un budget, un centre de commandement et des hommes. L’OTAN est née. Pour les États européens, c’est la garantie de leur sécurité face à l’URSS. Pour les États-Unis, c’est l’opportunité de consolider le bloc occidental et mettre en place concrètement le containment de la pieuvre soviétique. L’OTAN a un but, la défense de l’Europe, et un ennemi clair et identifié : l’Union Soviétique.

 

Pendant la guerre froide, l’OTAN est une réussite, exception faite des velléités de la France en 1966 portées par la volonté de souveraineté nationale du Général De Gaulle. Mais en 1989, le mur de Berlin tombe, emportant l’URSS et l’intégralité du bloc soviétique avec lui. L’OTAN perd alors sa raison d’être : quelle est l’utilité de l’alliance atlantique si la menace soviétique s’est éteinte ?

 

La question est posée, l’OTAN aurait pu s’effondrer. Elle aurait peut-être dû. Mais elle trouve une nouvelle légitimité en élargissant sa mission et sa géographie. L’OTAN compte 16 membres en 1991 contre 28 en 2009 après l’adhésion de l’Albanie et de la Croatie. L’Alliance s’élargit essentiellement à l’Est, marchant sur les marges du pacte de Varsovie déchu. L’OTAN impose également sa puissance par ses interventions en ex-Yougoslavie en 1995 et au Kosovo en 1999, ainsi qu’en menant la Force internationale d’assistance et de sécurité en Afghanistan en 2003. Dans cette période post-guerre froide, l’OTAN est la manifestation de la victoire occidentale. Elle avance, portée par l’hyperpuissance américaine, et s’impose sur les différents théâtres militaires mondiaux.

 Carte des Etats membres et fondateurs de l'OTAN, Bibliothèque du Parlement

 

Après la fin de la Guerre Froide, l’OTAN a-t-elle toujours une stratégie ?

 

À l’aube des années 2010, la donne change. Le vent de la victoire cesse de souffler et la voile bombée de la démocratie triomphante se dégonfle, si bien que le bateau otanien semble aujourd’hui prendre l’eau de toutes parts.

 

En premier lieu, du point de vue américain, l’Europe subit un déclassement stratégique. Pour l’administration Obama, le centre stratégique du monde n’est plus la Russie, mais il se déplace en Asie. Obama concentre les efforts américains sur le péril chinois et met en place la stratégie du pivot. Insidieusement, l’administration américaine demande déjà à ce que l’Europe prenne en main sa défense. Avec Trump, les choses s’accélèrent. Chantre du courant hamiltonien, la priorité du président américain est de défendre les intérêts des États-Unis. Trump voit en l’OTAN un gouffre financier sans intérêt stratégique : il déclare en 2017 que « l’OTAN est obsolète ». S’il ne s’éloigne pas réellement de l’Europe, le protecteur américain semble ainsi s’en désintéresser de plus en plus. Étant le pilier essentiel de l’alliance, celle-ci en ressort inévitablement affaiblie.

 

Deuxièmement, et c’est le plus dramatique, l’OTAN semble avoir perdu toute unité stratégique. Pendant la guerre froide, la stratégie était simple : défendre l’Europe, endiguer l’URSS. Mais aujourd’hui, sans ennemis définis, l’alliance militaire qu’est l’OTAN se construit face au vide et ne sait quelle voie emprunter. C’est exactement ce que dénonce le président français Emmanuel Macron lorsqu’il déplore la « mort cérébrale » de l’OTAN dans une interview accordée au journal britannique « The Economist » le 7 novembre 2019. Il dénonce en sus la crise de leadership que traverse l’alliance. L’OTAN n’a plus d’idées, plus de direction, l’OTAN n’a plus de stratégie. Alors que l’article 5 du traité de l’Atlantique prévoit la solidarité mutuelle entre les membres, ceux-ci paraissent plus désunis que jamais.  L’exemple le plus frappant est certainement celui des épisodes syriens en octobre 2019. Le 7 octobre, les États-Unis, sous l’impulsion de Trump, quittent le territoire sans prévenir leurs alliés. La Turquie d’Erdogan s’empresse alors d’attaquer les troupes kurdes de l’YPG positionnés au nord-ouest de la Syrie, parti proche du PKK (parti kurde considéré comme terroriste par une grande partie de la communauté internationale) mais allié du camp occidental dans la lutte contre l’État Islamique ! En clair : les membres de l’OTAN, alliance militaire vieille de 70 ans, se sabordent dans un conflit éminemment stratégique au Moyen-Orient. Et cette crise n’est pas finie puisque le ministre des affaires étrangères turc, Mevlut Cavusoglu, a annoncé le 7 décembre que la Turquie bloquerait le plan de défense de l’OTAN pour les pays baltes et la Pologne tant que l’alliance atlantique n'aura pas reconnu l’YPG comme une organisation terroriste. Erdogan met ici l’OTAN face à son problème fondamental : quelle est sa stratégie ? Certains disent qu'elle doit lutter contre le terrorisme, Erdogan pose alors la question de la définition de ce terrorisme en accusant l’YPG d’être une organisation terroriste. l’OTAN est incapable de répondre.

 Erdogan au sommet de l'OTAN à Londres, EPA-EFE/WILL OLIVER

 

Où est donc passée la stratégie claire et limpide de l’OTAN de la Guerre Froide ? Quelle est l’utilité d’une alliance militaire si ses membres n’avancent pas ensemble ? Ce sont ces interrogations qui, accentuées par le théâtre diplomatique des chefs d’États que sont Trump, Erdogan et Macron, ont secoué le dernier rassemblement de l’OTAN à Londres.

 

Crise de l’OTAN, crise de l’UE ?

 

Mais finalement, si l’OTAN est « en état de mort cérébrale », c’est surtout parce que l’Europe de la défense est dans le coma. L’OTAN a été établie pour défendre l’Europe occidentale face à la menace soviétique. La menace ayant disparue, il serait grand temps que les pays européens prennent en main leur défense. D’autant que les États européens représentent 22 des 29 pays membres : si les pays de l’Union Européenne s’entendent, l’OTAN peut reprendre sa marche en avant. Mais les divergences stratégiques semblent trop fortes. Nombre de pays européens délaissent les investissements dans la défense, se reposant sur l’OTAN, l’Allemagne en tête. Quand d’autres pays, comme la France, voudraient que l’Union Européenne développe un réel arsenal défensif et stratégique. Résultat, toutes les promesses d’Europe de la défense sont restées lettre morte. La crise de l’OTAN s’apparente ainsi à une crise de l’Europe, incapable de s’entendre et de se mobiliser pour construire sa défense.

 

L’OTAN, chute impossible, réforme obligatoire ?

 

L’OTAN apparaît donc sans stratégie et désunie, mais pourtant l’alliance reste désirée par ses membres. Là est le paradoxe de l’OTAN. Les États-Unis déplorent le gouffre financier qu’est l’OTAN mais le complexe militaro-industriel de l’oncle Sam ne saurait s’en séparer tant la manne financière est grande : entre 2014 et 2016, les États-Unis ont vendu pour 62,9 milliards d’euros d’armes aux pays de l’UE. Comparée aux 6 milliards investis chaque année, l’opération reste intéressante. Du côté européen, exceptée la France, aucun pays n’est capable de se défendre seul : l’OTAN est leur seule et unique garantie de survie sécuritaire, impossible de s’en détacher. On comprend dès lors mieux les réticences de la chancellerie allemande face aux déclarations du président Macron sur l’état de l’OTAN. Le moindre recul de l’OTAN terroriserait d’ailleurs les pays baltes et d’Europe de l’est tant la proximité menaçante de la Russie est pesante. La Turquie est également très attachée à l’OTAN. Membre depuis 1952, elle construit une grande partie de sa stratégie diplomatique sur son appartenance à l’OTAN et au camp occidental.

 

À l’aune de cette description, on comprend que si l’OTAN pourrait difficilement disparaître, il semble évident qu’elle doit se réformer. La priorité est de définir un ou plusieurs axes stratégiques qui guideraient sa politique.  Le président Macron a évoqué la possibilité de fixer la lutte contre le terrorisme comme pilier de l’OTAN par exemple, quand d’autres voix s’élèvent pour ériger la menace russe ou l’influence chinoise comme chevaux de bataille de l’organisation. Les sujets sont sur la table. Si le dernier sommet de l’OTAN aura affiché au grand jour les dissensions de l’alliance, il aura donc au moins permis de recentrer les débats sur la question que doit se poser l’OTAN pour survivre : quelle stratégie pour l’Alliance Atlantique ?

 

 

Sources :

 

Pierre Grosser – La crise de l’OTAN et le multilatéralisme – les Experts du Dessous des cartes (vidéo) – Arte : https://www.youtube.com/watch?v=IgweXSxltwo

 

Pourquoi l’Europe a-t-elle besoin de l’OTAN – Arte (vidéo) : https://www.youtube.com/watch?v=lnxvon6XmmM

 

C dans l’air - Macron, Trump, Erdogan : ça chauffe à l’OTAN – France TV : https://www.youtube.com/watch?v=qnD3kMXgwBE

 

Weekly Diplo #171 – Ludovic Cheze – 3 décembre 2019 : http://www.diplo-mates.com/single-post/2019/12/09/Weekly-Diplo-171-semaine-3-au-9-d%C3%A9cembre

 

Otan, histoire et fin ?, Catherine Durandin, 2013 (livre disponible sur Diploweb) : https://www.diploweb.com/OTAN-histoire-et-fin.html

 

 

 

 

 

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