Mafia et République en Italie : le crime organisé plus fort que jamais ?

14/11/2019

Alors que l’Italie connaît une période de marasme économique et de crise politique, le crime organisé prospère toujours dans la péninsule transalpine. Et la guerre fratricide entre l’Etat italien et les mafias se complexifie davantage du fait des nouveaux défis auxquels fait face le pays et de l’intégration des organisations mafieuses à la mondialisation.

 

Le quartier de Scampia, dans la périphérie de Naples - Thinglink

 

 

L’influence grandissante des mafias italiennes

 

Le rapport Eurispes sur les crimes agro-alimentaires publié le 14 février 2019 fait état d’une augmentation du volume de 12,4%. Le business des agro-mafias atteindrait donc désormais les 24,5 milliards d’euros (soit 1,2% du PIB italien). Et le secteur agricole n’est pas le seul terrain de jeu des mafias italiennes. Selon les estimations, leur chiffre d’affaire total s’élèverait de 100 à 200 milliards d’euros, soit plus de 4% du PIB. Il reste toutefois très difficile de parvenir à une estimation fiable et exacte des montants qui découlent des activités illicites des organisations mafieuses. Incontestablement, leur poids économique n’est pas négligeable, et elles ne cessent de croître, tirant profit de la mondialisation et des crises qui fragilisent l’économie traditionnelle et la société, à l’image de la crise des migrants.

 

En Italie, 4 grandes mafias se partagent les territoires du Mezzogiorno, le Sud du pays : la Camorra en Campanie (région de Naples), Cosa Nostra en Sicile, la ‘Ndrangheta en Calabre et la Sacra Corona Unita dans les Pouilles. Leur influence s’étend cependant au Nord et même au-delà des frontières. Et les démêlés judiciaires auxquels fait face la Cosa Nostra depuis les années 1980 ont profité à son voisin calabrais, devenu la mafia la plus puissante du monde. La « pieuvre calabraise » est présente sur les 5 continents, et son activité, basée sur le trafic de cocaïne, représenterait un chiffre d’affaire de plus de 53 milliards d’euros. Preuve que son influence dépasse largement le Massif du Pollino, la ‘Ndrangheta s’est récemment retrouvée mêlée à un scandale politique slovaque suite à l’assassinat du journaliste Jan Kuciak et de sa fiancée.

 

Et si les relations entre le monde politique et les mafias en Italie ont longtemps été ambigües, mêlant confrontations et collusions, il est aujourd’hui difficile de déterminer la position de l’Etat italien face au défi majeur que représente la guerre contre la mafia. Dans les années 80, la justice et des magistrats tels que les célèbres juges Falcone et Borsellino ont engagé le maxi procès de Palerme, au cours duquel 475 mafieux furent arrêtés et jugés. Quelques années plus tard, en 1992, l’année même des assassinats de Falcone et Borsellino, l’opération mani pulite (mains propres, ou tangentopoli), a fait la lumière sur un système politique corrompu, où le trafic d’appels d’offre était monnaie courante, et a redistribué les cartes, donnant naissance à une « Deuxième République » italienne, et rendant possible l’émergence d’un nouveau parti, la Ligue du Nord.

 

La direction nationale antimafia est, organe du Procureur général chargé de la coordination entre les différentes enquêtes sur la criminalité organisée (BOB DEWEL / ONLY WORLD)

 

Si à l’époque des Tangentopoli, la Ligue du Nord se présentait comme une alternative aux partis traditionnels corrompus et complices des organisations mafieuses, sa position aujourd’hui pose certaines questions. Lors de l’année et demi passée au pouvoir, quelles ont été les interventions du parti pour contrer la montée en puissance des mafias, qui concerne par ailleurs le sujet critique de la crise migratoire ? Ce fut le thème de la querelle entre le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini et le célèbre écrivain anti-mafia Roberto Saviano. Alors que ce dernier accusait le précédent d’être le « ministre de la Mala Vita [autre nom de la mafia] », Salvini a décidé de porter plainte.

 

Toujours est-il que des mesures politiques concrètes se font attendre, malgré les nombreuses arrestations récentes en Sicile et en Calabre. Alors même que l’enjeu migratoire et le chômage prennent toute la place dans la cacophonie du débat politique italien, les responsabilités de la mafia (qui sont dans ces deux domaines particulièrement importantes), sont peu pointées du doigt. Seuls des évènements retentissant dans l’opinion publique, à l’image de l’accident de camion de tomates ayant tué 11 migrants en août 2018, mettent en lumière l’implication des organisations mafieuses dans les deux crises majeures (migratoire et sociale) qui frappent le « Bel paese ». Le détournement des fonds destinés à l’accueil des migrants par des « coopératives sociales » contrôlées par la mafia témoigne de la gravité de l’impact des activités du crime organisé sur la société italienne. Il semble hélas que, étant donné les difficultés auxquelles la nouvelle coalition Parti Démocrate – Mouvement 5 Etoiles est promise, la lutte contre la mafia ne sera pas la priorité du gouvernement. Et l’absence de l’Etat dans les régions les plus reculées renforce l’antagonisme Nord-Sud qui ne sert qu’à attiser les tensions et les divisions.

 

Un poids international

            

             La mafia, plus qu’une alternative politique et économique interne à un Etat démocratique, représente également un acteur bien particulier sur la scène internationale. Le cas slovaque a souligné l’impact direct que peuvent avoir les activités mafieuses hors du territoire sur la diplomatie italienne. En prenant une perspective historique, on réalise le rôle central qu’a pu avoir par le passé la mafia, par exemple dans le débarquement en Sicile : en échange de la libération du mafieux Lucky Luciano, les membres de Cosa Nostra ont facilité le débarquement des Alliés lors de l’opération Husky. C’est donc dans l’ombre que la mafia italienne marque durablement son temps sur le plan mondial.

 

La pieuvre, symbole de l’influence internationale de la mafia

            

Cosa Nostra a ainsi longtemps été un modèle d’exportation criminelle, donnant naissance à une véritable « filiale » américaine de l’organisation dès les années 1920, très influente notamment à Chicago et à New York. La figure d’Al Capone symbolise la force de frappe de la mafia sicilienne aux Etats-Unis. Et la fiction continue de forger la légende mafieuse italienne, avec une filmographie fournie (Le Parrain de Francis Ford Coppola, Mean Streets et Les Affranchis de Martin Scorsese…). Le succès international de la série Gomorra marque également l’intérêt généralisé pour les milieux mafieux italiens, et révèle en outre les rapports de la Camorra avec les cartels sud-américains.

 

Aujourd’hui, le caractère international des mafias italiennes est de plus en plus incontestable, et leurs relations avec les autres organisations du crime organisé s’apparentent à une « géopolitique criminelle ». On parle de criminalité transnationale organisée (CTO), regroupant entre autres les mafias (Italie), les cartels (Amérique du Sud), les Triades (Chine) et l’Organizatsiya (Russie). Entre rapports de force, échanges économiques, et jeux politiques, les différents acteurs de cette scène internationale bien particulière agissent grâce à l’impuissance (ou la complicité) des institutions officielles et des gouvernements. La lutte internationale contre le crime organisé quant à elle s’organise autour d’Interpol, d’Europol et de l’ONUDC (Organisation des Nations unies contre la drogue et le crime). Mais le caractère flexible, obscur et violent du crime organisé rend cette lutte difficile et rapidement obsolète.

            

Outre cette « diplomatie criminelle », il existe également un marché économique international parallèle lié aux mafias, qui peut parfois se confondre avec le marché économique traditionnel. Les activités illicites des mafias génèrent un marché et des profits, et ces profits sont souvent réinjectés dans l’économie traditionnelle. Certains secteurs comme l’immobilier ou le BTP sont particulièrement appréciés par les mafias italiennes ; et aux Etats-Unis, les filières mafieuses ont infiltré les syndicats et les utilisent comme arme de racket, par exemple chez les dockers.

          

Rien ne laisse présager un quelconque déclin des mafias en Italie. Elles ont su se moderniser et se faire plus discrètes, en diminuant les assassinats et les enlèvements pour se concentrer sur les activités lucratives du trafic de drogue et d’êtres humains. Mais leur influence dans la société demeure, et le manque de moyens mis en œuvre pour les combattre est flagrant. Le premier combat à mener serait de désenclaver ces régions détruites par la misère et l’exode rural, en redonnant aux populations locales la possibilité de s’en sortir sans passer par la criminalité. Plus de justice sociale pour moins de rejet de la légalité. Le chemin est long et incertain, et nécessitera un engagement commun qui dépasse les frontières régionales, nationales, et même européennes.

            

 

Sources :

 

Eurispes, Risultati 6° Rapporto Agromafie, 19 février 2019

France Info, « La ‘Ndrangheta, la mafia la plus puissante du monde », 13 mars 2018

https://www.unodc.org/unodc/fr/

 

A lire/voir sur le sujet :

 

Livre

Gomorra, Roberto Saviano

Films

Les Cents Pas, de Marco Tullio Giordana

Le Traître, de Marco Bellocchio (au cinéma le 30 octobre)

Documentaires

Corleone Le parrain des parrains (disponible sur Arte Replay)

Mafia et République (disponible sur Youtube)

 

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