La guerre de l’eau, mythe ou réalité ?

29/05/2019

S’il y a bien une ressource dont nous devons nous soucier, c’est l’eau. Condition nécessaire à notre existence, l’eau semble particulièrement abondante sur la planète bleue. Abondante ? Pas si sûr. Si les images satellites nous renvoient l’idée d’une planète constituée à 72% d’eau, l’entièreté de celle-ci n’est pas propre à la consommation. Dans les faits, 97.5% de l’eau sur terre est salée et parmi les 2.5% restants seuls 32% sont directement consommables, soit environ 0.7% de l’eau présente sur la planète.

 Vision globale de la problématique de l'eau dans le monde, cartographie de Jean-Pierre Magnier 

 

L’eau, une ressource convoitée

 

Ces données mettent l’accent sur l’eau comme ressource rare, ce qu'il faut évidemment nuancer puisque ce « peu » d’eau représente tout de même une disponibilité en eau de 40 000 millions de km3 d’eau par an, soit 5700 m3 d’eau par an et par habitant. C’est loin d’être insuffisant quand on sait qu’un pays est en pénurie en deçà de 1000 m3 d’eau par an et par habitant.

 

Dès lors on comprend bien que le problème de l’eau ne réside pas tellement dans sa quantité globale sur Terre, mais davantage sur sa répartition hétérogène à travers le globe. 9 pays dont la Russie et le Brésil se partagent en effet 60% des ressources en eau. Les inégalités sont criantes, un canadien dispose de plus de 70 000 m3 d’eau par an et par habitant selon la FAO, alors que plus d’un milliard de personnes sont en situation de pénurie.

 

L’eau est inégalement répartie et selon le GIEC, un peu moins de 3 milliards de personnes sont aujourd’hui en situation de stress hydrique. L’Asie abrite 60% de la population mais ne détient que 36% des ressources en eau. Plusieurs territoires seront soumis à une situation de stress hydrique d’ici 2025, notamment en Asie centrale, au Moyen-Orient et dans la Corne de l’Afrique par exemple. Ces territoires représenteront 35% de la population.

 

 

Une convoitise accentuée par d’autres facteurs externes

 

Le premier facteur est directement lié à la pression démographique. Si la population mondiale atteindra 9.8 milliards d’individus selon l’ONU, il faudra bien adapter les pratiques alimentaires. L’impact sur l’eau est fulgurant quand on sait que dans la plupart des régions plus de 70% de l’eau est utilisée à des fins agricoles. Pour nourrir les 10 milliards d’individus il faudra accroitre de 50% la production agricole d’ici 2050 et cela entrainera une hausse de 15% des prélèvements en eau. Il faut bien sûr aussi prendre en compte les transformations des habitudes alimentaires liées à la hausse globale du niveau de vie sur le globe. Il faut par exemple plus de 15 000 litres d’eau pour produire un kilo de viande.

 

Les besoins en eau augmentent aussi en lien direct avec l’urbanisation. Une hausse de 72% de la population urbaine est attendue d’ici 2050 avec un point d’honneur particulier dans les pays en développement ou seulement 57% de la population est reliée au réseau d’assainissement.

 

L’augmentation de cette population urbaine couplée à d’autres problèmes intrinsèques à l’urbanisation comme la pollution, la planification inadéquate ou encore la pauvreté, mettent une pression supplémentaire sur les ressources en eau.

 

Il existe également un facteur plus méconnu et qui pourtant pèse lourd dans l’équation : l’augmentation de la demande énergétique. Car oui, plus de 90% de la production d’électricité dans le monde provient de l’eau et le rapport eau et énergie de 2014 affirme : « il est à craindre que la réponse aux défis énergétiques se fasse au détriment des ressources en eau ».

 

L’eau, défi du 21e siècle

 

 Le constat est sans appel, une personne sur 6 n’a pas un accès direct à l’eau selon l’OMS, c’est-à-dire qu’une personne sur 6 a moins de 25L d’eau par jour à plus de 200 mètres. Ce défi de l’eau est clairement inscrit dans les OMD et plus récemment des ODD puisqu’il est mentionné que d’ici 2025 il faut diminuer de moitié la part de la population n’ayant pas cet accès direct à l’eau potable.

 

L’accès à l’eau constitue un puissant marqueur des inégalités socio-spatiales, puisque dans bon nombre de villes du Sud, l’accès à l’eau potable relève du privilège réservé à une minorité. A Dakar par exemple, certains quartiers privilégiés ont un accès 24h/24 à l’eau potable, tandis que dans les quartiers populaires, on ne trouve qu’un robinet par étage, et pour 80% de la population l’eau n’est en libre accès uniquement dans la rue.

 

Il s’agit, bien avant de trouver des alternatives, d’améliorer les installations déjà en place car on estime par exemple que le réseau de Montréal affiche un taux de fuite de 50%. Mais on évalue à 4500 milliards de dollars sur 25 ans l’investissement nécessaire pour combler les déficits en infrastructures d’assainissement et d’approvisionnement. Et les pays en voie de développement n’en ont pas les moyens puisque l’Aide Publique au Développement est trop faible.

 

L’eau, un enjeu géopolitique

 

Il existe quelques conflits à travers le monde qui ont pour sujet direct l’eau. David Blanchon résume parfaitement la situation actuelle : « les frontières des Etats suivent parfois les cours d’eau et découpent les bassins versants : on compte 263 bassins transfrontaliers majeurs, représentant 60% des ressources en eau mondiales […] Depuis que de grands aménagements hydrauliques sont possibles, depuis qu’un pays d’amont peut détourner le débit d’un grand fleuve ou polluer gravement ses eaux sur des centaines de kilomètres, les conflits potentiels pourraient se matérialiser ».

 

Plus de 40% de la population mondiale se situe autour de 250 bassins transfrontaliers, et par conséquent les Etats sont plus disposés à développer une géopolitique liée à l’eau. L’eau est donc aussi le cadre de tensions, non pas à l’échelle globale mais à l’échelle régionale voire locale.

 

Ces conflits ne datent pas forcément d’hier, puisque dès 1967 lors de la guerre des 6 jours, le grand objectif d’Israël était de contrôler le plateau du Golan et ainsi s’approprier les ressources du Jourdain et de les détourner vers le lac Tibériade. Cela a une véritable portée géopolitique puisque aujourd’hui 2/3 de la satisfaction des besoins en eau d’Israël sont satisfaits par des sources d’eau extérieur de son territoire de 1948. Et bien entendu, cela passe par un rationnement de la population palestinienne.

 

La crise la plus connue en matière de maitrise des ressources hydriques oppose la Turquie, la Syrie et l’Irak. En effet, le Tigre et l’Euphrate sont deux fleuves qui prennent leur source dans les montagnes turques, mais le complexe hydraulique (le GAP) composé de 22 barrages mis en place par la Turquie en 1970 conduit à une réduction de 70% du débit naturel de l’Euphrate et de 50% celui du Tigre.

 

Le Nil représente un espace de tension hydraulique jamais égalé puisqu’il est en effet partagé entre 11 pays d’Afrique, l’Egypte étant le pays le plus vulnérable d’entre eux puisqu’elle est dépendante à 100% des ressources extérieures (notamment du Soudan et de l’Ethiopie). Plusieurs pays pompent sérieusement les eaux du Nil, à commencer par le Soudan qui construit des barrages, en particulier sur le Nil bleu. La Tanzanie et le Kenya ont quant à eux pompé l’eau du lac Victoria pour irriguer leurs abondantes terres agricoles, et 5 autres pays sont également concernés sur le bassin versant du Nil. Dès lors c’est bien 11 pays qui détiennent la sécurité hydraulique de l’Egypte entre leurs mains. La construction du nouvel état du Sud-Soudan vient s’ajouter à cette situation particulière puisqu’il contrôlera une partie importante du Nil blanc qui fait perdre ente 4 et 8 milliards de m3 d’eau à l’Egypte.

 L'enjeu du Nil en Afrique de l'Est, émission "Géopolitique" de RFI

 

D’autres conflits sont également à noter mais il faut relativiser la situation. En effet, si le mythe de la guerre de l’eau est très présent dans l’inconscient collectif, l’idée d’une guerre qui aurait pour seule origine une situation de stress hydrique est largement artificielle. L’eau est bel et bien devenue constitutive d’une nouvelle forme de politique extérieure, c’est indéniable, mais c’est un facteur qui s’ajoute à d’autres. D’autant plus que le plupart des conflits où l’eau rentre en jeu sont évités grâce à des accords pacifiques.

 

Les solutions alternatives

 

Dès lors et au vu des problématiques existantes, il va de soi de trouver des solutions alternatives pour pallier à ce problème de répartition de l’eau, source de tensions. Plusieurs s’offrent à nous, à commencer par la mobilisation des eaux atmosphériques. Elle est effective notamment au Chili dans le désert d'Atacama ou des filets récupèrent l’eau de brouillard. Plus de 2000 habitants sont fournis en eau grâce à cette technologie.  La deuxième solution est de pratiquer le recyclage des eaux usées puisqu’il permet chaque année d’éviter une perte de 300 milliards de mètres cubes d’eau par an. La modernisation des moyens des systèmes d’irrigation et notamment le « goutte-à-goutte » permettent encore une fois d’éviter de grosses pertes d’eau. C’est la condition même de la réussite agricole d’Israël par exemple.

 

Cependant la technologie qui, aujourd’hui, est la plus prometteuse en matière de distribution de l’eau, reste le dessalement de l’eau de mer. Avec 11 millions de mètres cubes par jour, le Moyen-Orient renferme 44 % des capacités mondiales d’eau dessalée à partir d’eau de mer. Presque tous les pays de la région se sont engagés dans cette stratégie : le Koweït qui a été le précurseur et possède aujourd’hui quatre  usines de dessalement qui totalisent une capacité de 600 000 mètres cubes d’eau  par jour, l’Arabie saoudite qui est le principal producteur d’eau dessalée, avec 30 usines situées sur le littoral du golfe et sur le littoral de la mer Rouge, avec une capacité totale de 3,35 millions de mètres cubes par jour et les Émirats Arabes Unis qui ont une capacité de dessalement 2,3 millions de mètres cubes par jour. Aujourd’hui, l’Arabie saoudite construit quatre complexes de dessalement pour un investissement total de 8 milliards de dollars.

 

Sources

 

http://www.sie-see.org/wp-content/uploads/2017/04/Rapport-pays_Livre_Bleu_Senegal_2009.pdf

 

http://www.eau-poitou-charentes.org/L-eau-dans-le-monde,341.html

 

https://journals.openedition.org/bagf/565

https://www.lesclesdumoyenorient.com/La-question-de-l-eau-dans-les-relations-israelo-palestiniennes-un-conflit.html

 

https://www.futura-sciences.com/planete/questions-reponses/eau-y-t-il-eau-douce-monde-805/

https://www.cieau.com/le-metier-de-leau/ressource-en-eau-eau-potable-eaux-usees/ou-en-sont-les-ressources-en-eau-dans-le-monde/

http://www.fao.org/fileadmin/templates/wsfs/docs/Issues_papers/Issues_papers_FR/Comment_nourrir_le_monde_en_2050.pdf

http://www.thinktank-resources.com/fr/thematiques/acces-a-l-energie/energie-et-eau

https://www.who.int/water_sanitation_health/fr/

Tags:

Please reload

SUIVEZ-NOUS
NE MANQUEZ RIEN
ARTICLES RÉCENTS
Please reload

NOS PARTENAIRES
Capture d’écran 2020-02-20 à 13.48.22.
Afnu_PNG.png
Le 1.jpg
3e7906_e4660d5d5210471dba1cd0648ae8768f~
emlyon forever.png
Logo Nemrod.png
logoteli.jpg
  • Facebook Social Icon
  • Twitter Social Icon
  • Instagram Social Icon
  • YouTube Social  Icon

Diplo'Mates

L'équipe

A propos

Nos actions

Journalisme

Blog

Weekly Diplo

Infographies

Diplo'Mates, association étudiante géopolitique

Diplo d'Or

Le concours

Edition 2017

Edition 2018

Edition 2019

Evénements

MUNs

Visites

Conférences

Tables-rondes

Contact

Nous contacter

Devenir partenaire

© 2020 by DIPLO'MATES | diplomates@em-lyon.com