Moyen Orient : qui a "enterré" les printemps arabes ?

08/12/2018

 

Du Maghreb au Yémen, en passant par l’Irak et la Syrie, les espoirs nés des « printemps arabes » ont progressivement laissé place à un chaos durable. Dans presque chaque pays, les difficultés économiques et politiques sont aujourd’hui plus aiguës qu’il y a sept ans, au moment des premiers soulèvements. À qui la faute ?

 

Contagion par les réseaux sociaux : feu de paille ?

 

Bien que la révolution ait été portée par des hommes et des femmes d’un grand courage, la propagation du virus doit une fière chandelle aux médias, en particulier aux réseaux sociaux. Le 6 février 2011 au Caire, l’on écrivait ces mots sur la dalle de la place Tahrir alors foulée par des milliers de manifestants : « Nous sommes les hommes de Facebook ». En effet, l’organisation pratique des manifestations et leur résonance massive n’aurait pu être possible sans les réseaux sociaux. En parallèle, les deux chaînes de télévision Al-Arabiya et Al-Jazeera touchent les franges moins connectées de la société. Par la diffusion d’images des manifestations, elles alimentent l’imaginaire révolutionnaire.

 

Si ces nouveaux médias ont fait retentir l’écho des voix d’ordinaire étouffées par les médias traditionnels, ont-il permis d’avoir une véritable incidence sur le statu quo? Dans Twitter and Tear Gas, la sociologue américaine Zyenep Tufekci livre une analyse détaillée de l’impact des réseaux sociaux sur la transformation de la nature de la révolte. Elle montre que les groupes en ligne manquent de leadership et souffrent d’inexpérience. Feu de paille donc ?

 

Par ailleurs, les Etats ne tardent pas à constater le pouvoir des réseaux sociaux. Les tentatives de censure étant inefficaces, ils font le pari d’eux aussi utiliser les réseaux sociaux comme un outil de persuasion. On se livre alors une féroce guerre de l’information pour tenter de renverser l’opinion. Le 20 octobre 2011, jour de la mort du leader libyen Mouammar Kadhafi, la rumeur de la mort conjointe de son fils ainé est répandue dans les médias pour saper le moral des soutiens du régime.

 

Echec de la transition politique : auto-destruction ?

 

La propagation des printemps arabes s’est faite de façon horizontale, sans leadership. Dans l’effervescence des printemps, les projets politiques se sont multipliés, trop nombreux, trop contradictoires, trop morcelés. Dans cette cacophonie, les partis islamistes ont profité de leur opposition traditionnelle au régime autoritaire, de leur assise ancienne et de leurs méthodes de communication bien rodées : Ennahda en Tunisie, les Frères Musulmans en Egypte, le mouvement « Aube de la Libye ». Ils ont été élus par le peuple alors qu’ils n’avaient pas grand- chose à voir avec les idées révolutionnaires. L’exaltation quasi mystique des manifestations s’est dégradée vers un pragmatisme politique désabusé.

 

La principale difficulté quand il s’est agit de la transition démocratique après la destitution des leaders autoritaires fut de réussir à ne pas assassiner l’Etat à tout prix : tâche quasi-impossible dans des pays où le régime autoritaire fait souvent corps avec l’Etat. D’une certaine manière, on peut dire que les printemps ont confondu régime autoritaire et Etat. On a trop souvent refusé de garder au pouvoir quiconque ayant fait partie de l’ancien régime. En mai 2013, le parlement libyen adopte une loi de « bannissement politique » excluant de toute fonction officielle les personnes ayant exercé des fonctions officielles sous le régime de Kadhafi. L’Etat s’effondre. Etait-ce vraiment la bonne solution ? Souvenons-nous que dans les Etats post- communistes d’Europe centrale et orientale, le succès de la transition démocratique était en partie dû à la préservation de certains hommes de l’ancien régime qui faisaient le ciment de l’Etat. En Tunisie aussi, c’est d’ailleurs probablement le seul pays où l’on voit en demi-teinte les succès du printemps arabe.

 

Dans cet indicible chaos, les terroristes islamistes s’invitent. Sans l’autorité d’un Etat fort et surtout d’un homme fort, ils profitent du vide pour s’imposer, pour prospérer dans les Etats effondrés : Daech en Syrie et en Irak, AQMI en Libye, AQPA au Yémen,... On constate d’ailleurs aujourd’hui un retour de « l’homme fort » : l’autoritaire Abdel Fattah al-Sissi en Egypte, le militaire libyen Khalifa Haftar, Bachar al-Assad toujours présent en Syrie. C’est un retour à la case départ pour bien des pays, l’idéal révolutionnaire ayant été enterré face à l’impossible transition démocratique.

 

Le printemps syrien : étouffé au berceau ?

 

La Syrie serait-elle le seul pays où le printemps dure ? Après tout, depuis le début de la guerre, certains groupes armés d’irréductibles se réclament des forces révolutionnaires. Cependant, il est difficile d’y voir clair : beaucoup ont islamisé leur discours, jouent sur les deux tableaux, se disent « ni l’un ni l’autre ». Se bat-on encore en Syrie pour les idéaux démocratiques des printemps arabes ? Le pays est aujourd’hui devenu un vaste terrain de jeu où s’affrontent nombre de puissances régionales et internationales. Le printemps syrien ? Etouffé au berceau ?

 

En effet, les dynamiques régionales et internationales rebattent les cartes du jeu. Les bombes qui détonnent chaque jour en Syrie se font l’écho des tensions traditionnelles de la région : rivalité entre sunnites et chiites, entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, l’alternative Daech, la question des kurdes, celle d’Israël... Mais aussi l’implication d’acteurs externes à la région qui ont également leurs intérêts à défendre : la Russie, les Etats-Unis, la Turquie, la Chine, la France, ... L’exemple de la position de l’Arabie Saoudite est parlant : traditionnellement anti- révolutionnaire, elle s’est ralliée en Syrie aux groupes révolutionnaires afin de marquer son opposition ferme à l’Iran, l’indéfectible soutien du régime chiite de Bachar el-Assad. Les lignes sont brouillées, les fantômes des printemps arabes sont pris en étau, otages bâillonnés.

 

Flamme révolutionnaire : éteinte à tout jamais ou renaissance du phœnix ?

 

Selon Henry Laurens, professeur au collège de France, ce n’est pas parce que les printemps arabes ont laissé un chaos politique que l’on doit parler d’un échec. Il nous invite à espérer que ce ne soit qu’une première phase. Les printemps arabes ont permis d’entrer dans une réflexion sur le lien entre religieux et politique comme il y a eu et comme il y a encore dans nos pays occidentaux.

 

Prenons donc garde à ne pas enterrer vivants les printemps arabes! Toute révolution, à l’instar de la révolution française, requiert le poids des années. Il convient en effet de rapporter les huit années écoulées au temps long de l’histoire. Par exemple, les révolutions des années 1950-1960 sont à prendre en compte comme une première étape de libération. Dans un contexte de guerre froide et de décolonisation, les pays arabes font entendre leur voix, celle du panarabisme et du non-alignement. « Homme, lève-toi ! » scande Mouammar Kadhafi. C’est une première révolution, collective, nationale et même régionale. A partir de 2011, ce sont les libertés individuelles qui sont réclamées lors des printemps arabes. Mais rien ne se fait sans le temps, ni le temps sans l’homme. Huit ans ? Ce n’est rien à l’échelle de l’histoire, une nouvelle mobilisation semble inévitable. Espérons que l’idéal révolutionnaire n’ait pas encore passé l’arme à gauche.

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