L'ascension du Qatar : du commerce de perles au « sport power »

28/05/2017

Tremblement en terre qatarie. « L’agence de presse du Qatar a été piratée par une entité inconnue », signale un communiqué du service de presse gouvernemental le mercredi 24 mai. Cette semaine, des pirates du web ont publié un faux communiqué attribué à l’émir Tamim Ben Hamad Al-Thani qui mentionnait des sujets régionaux sensibles (Iran et Israël) et décrivait les relations entre Doha et Washington comme sujettes à tension. Ces informations ont été rapidement démenties par l’émir, mais le web s’était déjà enflammé, ramenant une nouvelle fois ce petit pays sur la scène internationale. Pourquoi un pays géographiquement et démographiquement aussi petit est-il aussi visible ? La réponse est à la fois dans la géographie du Qatar et dans l’histoire immédiate du Moyen-Orient.

 

 Blason officiel du Qatar

 

L'histoire d'un petit pays aux grandes ressources

 

Le Qatar n’a pas toujours été connu pour son pétrole. Comme le rappelle le blason officiel du pays, le monde entier se fournissait en perles auprès de cette petite péninsule aride de la taille de la Corse. Mais ce commerce subit dans les années 1930 l’invention des perles de culture au Japon. Le Qatar s’avère chanceux, puisque quelques années plus tard, un champ pétrolier onshore est découvert (Dunkhân, 1939), marquant le début d’une nouvelle ère pour les qataris. Néanmoins, les souvenirs de cette industrie de la perle sont encore très présents, à l'image des statues d’huîtres ou de perles dans les villes ou encore du nom donné à l’île artificielle du Qatar, « The Pearl ».

 

Aujourd’hui très ouvert sur le monde, tout en étant traditionaliste dans sa propre société, soutien de certains mouvements djihadistes mais organisateur de la Coupe Mondiale de football de 2022, le Qatar fascine et attire par une politique étrangère issue de fondamentaux géographiques.

 

Doha accueille la moitié de la population du pays, mais c’est le pays où les femmes sont les moins présentes au monde (trois hommes pour une femme). Les citoyens qataris représentent seulement 12% de la population, et 63 nationalités (50% provenant du sous-continent indien) se mêlent sur ce petit bout de terre. Toute cette population s’est déversée depuis le milieu du 20ème siècle suite à la découverte de gisements de pétrole et sa production à grande échelle sous le protectorat britannique.

 

Comme beaucoup de monarchies du Golfe, le pouvoir est détenu par une seule famille et depuis plus de 150 ans, il s’agit de la famille Al-Thani. Le pays doit à cette tribu en provenance de Gebrin, une oasis située dans le sud du Najd (actuelle Arabie Saoudite), l’indépendance du Qatar vis-à-vis du protectorat et des autres émirats qui étaient dans son giron. En effet, en 1971, le protectorat des neuf émirats du Golfe est abandonné par l’empire britannique, et ces derniers tentent de s’unir pour former les Emirats Arabes Unis. Mais le Qatar, tout comme le Bahreïn, renoncent à entrer dans la fédération.

 

En 1974, le Qatar indépendant prend le contrôle total des sociétés pétrolières étrangères implantées sur son territoire, ce qui forme le premier élément de la puissance du pays. Les réserves pétrolières sont aujourd’hui pratiquement épuisées et la production est rationalisée. Mais le pays détient aussi 13,3% des réserves mondiales de gaz conventionnel, ainsi que le plus grand gisement au monde, le North Field, qui représente 5% de la production mondiale. Au vu de la situation géographique et géopolitique de la région, les qataris ont axé leur production sur le gaz naturel liquéfié (GNL) avec le site de Raslaffan qui s’étend sur 300 km² et fournit 1/3 du commerce mondial.

 

 

 Le North Field, le plus grand gisement de gaz au monde

 

En 1995, l’émir Hamad bin Khalifa Al Thani prend les commandes du pays en renversant son père qui  était en vacances en Suisse. Le nouvel émir met en œuvre certaines réformes sociales (droit des femmes) et politiques, donnant l’image, ou du moins l’illusion, d’être plus libéral que son père. Une nouvelle constitution est mise en place et la CNN arabe Al-Jazira est créée, ce qui propulse le pays dans la sphère mondiale des médias. En 2013, son fils Tamim, 36 ans, est désigné comme successeur, et devient le plus jeune dirigeant du Golfe : le Qatar entame son sprint dans son ascension mondiale.

 

 Doha, entre modernité et pêche

 

Une micro-monarchiedotée d'une macro-puissance financière

 

Le Qatar aujourd’hui est l’architecte d’une politique de haute visibilité stratégique pour combler une certaine vulnérabilité.

 

Ce pays aime brouiller son image et ménager les susceptibilités : il excelle dans la conciliation des extrêmes pour mieux les réconcilier par la suite. En effet, si le pays a refusé d’adhérer à la fédération des Emirats Arabes Unis, il a été le pionnier dans la création du Conseil de coopération du Golfe en 1981. En outre, le Qatar fut proche d’Israël, tout en finançant le Hamas, jusqu’à l’intervention « Plomb Durci » à Gaza en décembre 2008. Il fréquente aussi l’Iran, mais devient principal allié de Washington dans la région en accueillant sur son territoire le quartier général avancé de l’United States Central Command (CENTCOM) en 1991 pour les opérations américaines au Moyen-Orient et en Asie centrale. Il intervient aussi en Afrique avec le Polisario en 2004 pour libérer 100 prisonniers marocains et participe à la tentative de médiation au Darfour en 2006.

 

Investir. Partout, toujours, et de manière à ce que le monde entier sache. Al-Jazira est le porte-parole de la « marque Qatar » et participe à la stratégie marketing agressive mise en place par le pays. En 2003, le Qatar crée la Qatar Investment Authority, afin de recycler les revenus du pétrole et du gaz dans des investissements massifs – Barclays Bank, Crédit Suisse, Harrods, Porsche, le très médiatique PSG, une grande partie de l’immobilier londonien (the Shard par exemple), tout y passe.

 

La péninsule qatarie aime diversifier ses vecteurs d’influence, consciente que ses revenus d’hydrocarbures (60% des revenus de l’Etat) s’épuiseront. Le pays a par conséquent mis en place le programme Vision 2030 pour renforcer la spécialisation tertiaire de son économie : hub de transport aérien porté par la Qatar Ariways, un centre financier régional qui inspire confiance par la stabilité du pays et son important capital, une Cité de l’éducation pour attirer les universités américaines ou encore HEC, un pôle de recherche technologique pour mastodontes de l’économie (Total, Exxon, Apple).

 

Et enfin, quand le Qatar rime avec « Sport power », cela donne l’organisation de la Coupe du monde de Football en 2022. Un des 8 stades, le Khalifa Stadium inauguré le 26 mai, pourra accueillir 45 000 spectateurs et disposera d’un système de refroidissement  permettant de maintenir la température à l'intérieur du stade autour des 26 degrés. Le Qatar s’est ainsi porté sauveur de la FIFA, dépourvue de ses sponsors Sony et Emirates depuis novembre 2014, et handicapée par de lourdes pertes financières.

 

L’intérêt du Qatar pour le sport s’est aussi manifesté pour les championnats du monde de handball en 2015, les achats de footballeurs stars, l’acquisition de clubs et de droits de retransmission télévisée ou le sponsoring, s’assurant ainsi une place indéniable dans le monde du football et une position de force. Ainsi, en 2012, le PSG a promu l’image du Qatar pendant 4 ans en échange de 150 à 200 millions d’euros. La famille royale a vu juste avec son plan Vision 2030 : le football, « sport-roi » au capital séduction mondial, est devenu le fer de lance de la stratégie qatarie. Que sont 200 millions dans le porte-monnaie qatari, quand le pays exporte pour 60 milliards de dollars d’hydrocarbures ?

 

 Le projet inital du stade pour la Coupe Mondiale de Football de 2022

 

Et Q comme…controverses

 

Le Qatar n’est pas toujours perçu comme un enfant de chœur sur la scène internationale. En octobre 2012, Yves Bonnet, ancien patron de la DST a affirmé : « On n'ose pas parler de l'Arabie saoudite et du Qatar, mais il faudrait peut-être aussi que ces braves gens cessent d'alimenter de leurs fonds un certain nombre d'actions préoccupantes [...] Il va falloir un jour ouvrir le dossier du Qatar, car, là, il y a un vrai problème. ». Le principal intéressé a formellement rejeté l’accusation, et pour le moment, aucune preuve concrète n’a été apportée au dossier. Le Qatar s’affiche en revanche comme indéniable soutien aux forces insurgées opposées au régime de Bachar El-Assad.

 

Des preuves en matière de pollution sont quant à elles très présentes. Le Qatar est encore le pays qui rejette le plus de CO2 par habitant dans l’atmosphère en raison de l’extraction massive d’hydrocarbures mais aussi de la consommation par habitant supérieure à celle des pays développés. Ironique quand on sait que les qataris ont accueilli le troisième sommet sur les énergies alternatives et le sommet 2012 sur le climat sous l'égide des Nations unies en 2012.

 

Par ailleurs, le Qatar fait souvent la une des journaux sur la question des droits de l’homme. Selon Human Rights Watch, en juin 2012, des milliers de travailleurs migrants employés au Qatar sur des chantiers de construction, courent le risque d'une grave exploitation et de maltraitance, au point que l'on peut parfois parler de travaux forcés ou d'esclavage. Les conditions de travail sur les chantiers ont entrainé la mort de plus de 4000 travailleurs étrangers avant même 2022 et la Coupe du Monde, et le pays tente difficilement de masquer ces évènements derrière un flot de promesses d’amélioration.

 

Rappelons aussi que dans la sphère privée, la charia s’applique et punit encore entre autres l’homosexualité et les relations sexuelles hors mariage.

 

 

Enjeux et projets qataris

 

Le Qatar ne manque pas de projets. En effet, le sport est devenu la vitrine du pays dans le monde entier, et est un formidable accélérateur de développement pour l’architecture et le tourisme de la capitale Doha. A défaut de dresser une liste exhaustive de ces nouvelles structures, on peut tout de même mentionner :

- le stade sur l’eau pour la Coupe du Monde de Football, achevé 7 ans avant le coup d’envoi ;

- le musée National du Qatar signé Jean Nouvel (qui a auparavant œuvré pour le bâtiment de la Philharmonie de Paris, le Musée Louvre Abu Dhabi, l’hôtel de ville de Montpellier, le Musée du Quai Branly…) ;

- le Tawar Mall

 

Le Qatar a besoin de cette manne financière pour contrebalancer ses faiblesses géographiques et assurer son avenir. En effet, même si le pays dispose encore de réserves de gaz importantes, la fragilité socio-économique se double d’une géographie hostile. Le déficit hydrique est comblé tant bien que mal par un dessalement de l’eau de mer et l’exploitation intensive des quelques nappes phréatiques présentes. A cela s’ajoute une insécurité alimentaire inévitable : le pays importe 95% de sa nourriture et l’émirat cherche donc à réduire cette dépendance. Outre sa participation active au premier Forum mondial de la sécurité alimentaire (2012), il investit massivement en Europe et achète des terres arables en Afrique et en Asie pour s’assurer une certaine indépendance pour l’après-pétrole.

L’émirat doit se doter d’une cellule de contrôle encore plus développée au sein de son ministère des finances, tellement les projets en cours sont colossaux. Le monde craint les retards importants, le pays les surcoûts réels. Le pays est soumis à une pression internationale permanente concernant les droits de l’homme et du travail.

 

La crise avec l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis affaiblit politiquement le Qatar, et l’émir Tamim pourrait choisir de se mettre sous le joug des américains pour défendre le pays, comme son père avant lui.

 

Outre la fascination qu’il exerce, par son « sport power » et sa frénésie d’investissements, le Qatar ne resterait-il pas un petit pays, qui cache ses retards en matière de droit de l’homme derrière des ambitions démesurées ?

 

 

Sources :

http://www.diploweb.com/Qatar-quelle-strategie-regionale.html

http://www.diploweb.com/Qatar-un-nouvel-acteur.html

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/05/24/l-agence-de-presse-du-qatar-piratee_5132846_3218.html

http://www.agrimaroc.ma/qatar-agricole-biologique/

http://www.qatarinfos.net/2014/05/enjeux-economiques-du-qatar/

http://www.tourhebdo.com/actualites/detail/99578/le-qatar-voit-de-plus-en-plus-grand.html

https://www.vivreauqatar.com/qatar/carte-d-identite/carte-d-identite-du-qatar

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/743680-le-qatar-et-le-football-un-investissement-strategique-en-5-axes.html

 

Sources des images :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_%C3%A9mirs_du_Qatar#/media/File:Emblem_of_Qatar.svg

http://static4.businessinsider.com/image/539b480eeab8ea1816f6f6ef-1200/in-1971-the-worlds-largest-natural-gas-field-the-south-parsnorth-dome-gas-condensate-field-was-discovered-off-the-coast-of-qatar-petroleum-production-was-still-running-high-at-the-time-so-the-field-was-not-developed.jpg

https://www.visitqatar.qa/binaries/content/gallery/qatartourism/learn/essential-qatar/national-02-thumb.jpg

http://radioshacab.com/articles/1723/How-Qatar-got-so-rich-so-fast

https://lardon.files.wordpress.com/2015/04/15-03-30-qatar_72.jpg

 

 

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