Argentine : Mauricio Macri, le nouveau Messie ?

"Les Argentins sont des Italiens qui parlent espagnol et qui se prennent pour des Français" Octavio Paz

 

 

   Au lendemain du 2nd tour de l'élection présidentielle, et alors que se déroule la passation de pouvoir entre la sulfureuse Cristina Kirchner et le futur chef de l'Etat Mauricio Macri, ancien maire de Buenos Aires et ex-président du Club Atletico Boca Juniors pendant  plus de 12 ans, difficile de demander à un Argentin de garder son calme et sa langue dans sa poche.

 

   Sur le parapet brûlant et bosselé de Caballito, un quartier de la capitale, sur la terrasse d'un boui-boui de la plaza de Armas de Salta au Nord du pays, ou sur le quai humide et sans charme de la grise et ventée Caleta Oliva, modeste port de la province de Chubut, en Patagonie, 40 millions d'habitants de ce véritable pays-continent vont très certainement s'écharper verbalement, se couper la parole et disserter des heures entières sur le bilan de Macri avant  même le début de son mandat.
 

   Est-il l'homme providentiel, sauveur d'une Argentine en voie de Vénézualisation, ou le dernier d'une série sans fin de fossoyeurs de la Nation ?  La troisième puissance latino-américaine a en tout cas choisi le 22 novembre, à une majorité hésitante (51,40%, contre 48,60% pour Daniel Scioli, le candidat soutenu par la présidente sortante), de tourner la page du «Kirchnerisme». La fin d'un cycle, sans aucun doute.

 

 Mauricio Macri, élu président le 22 novembre 2015 - Reuters

 

 

   Curieux spectacle quotidien que cette Argentine dessinée par le couple Kirchner depuis 2003. Cette année là, la présidence de feu Nestor Kirchner, mari et prédécesseur de Cristina, avait pour mission principale le sauvetage en urgence d'un pays ruiné depuis fin 2001, dont le recours aux marchés obligataires mondiaux était impossible et qui était alors officiellement en défaut de paiement. L'annonce par le président de la Rua en décembre 2001 d'un «corralito», synonyme de blocage presque complet d'accès aux économies confiées par les ménages aux banques, avait donné lieu à des émeutes prolongées dans les principales villes du pays. Elle avait également mis fin à la dangereuse politique néolibérale menée par l'ancien président Carlos Menem, instigateur de la parité peso-dollar dans les années 90.
 

   La plupart des Argentins semble consciente d'une amélioration de leur qualité de vie depuis la grande crise, et ce notamment grâce à l'action bénéfique de Nestor, décédé en 2007. Les gouvernements sortants ont en effet mis en place des mesures sociales volontaristes, démocratisant la santé et l'éducation, gratuite pour les habitants. Une politique d'accueil des populations étrangères, en provenance d’autres pays du continent sud-américain (Bolivie, Chili, Paraguay, Pérou, Uruguay) semblait également judicieuse pour le peuplement de cet immense État, 7 fois plus grand que la France, mais qui ne compte que 40 millions d'habitants. Les problèmes de sécurité dont souffraient les grandes villes comme Buenos Aires, Cordoba, Mendoza ou Salta depuis 2001 ont également été, en partie seulement, atténués.

 

   Ce pays riche en terres, pétrole et matières premières, doté d'une classe moyenne cultivée et importante, dont la diversité des paysages pourrait bien la convertir dans le futur comme une destination touristique de premier plan, devait retrouver le chemin de la prospérité. Ce même chemin qui l'avait propulsée après la seconde guerre mondiale au banc des 10 plus grandes puissances économiques mondiales. Hélas, les rendez-vous de l'Argentine avec son destin sont pour le moins capricieux, et des temps plus troublés n'ont  pas tardé à refaire surface ces dernières années.

 

   Deux détails observables quasi-immédiatement au cours de la ballade porteña (le porteño est l'habitant de Buenos Aires) ou du séjour cordobais, alertent sur les problèmes monétaires actuels du pays : les multiples ratures sur les prix des menus dans les restaurants plus modestes, d'abord, prix revus sans cesse et au stylo à la hausse. Le montant des nombreux appartements à vendre, ensuite, toujours exprimé en dollars. La confiance dans le peso, la monnaie argentine est au plus bas.  Son taux d'inflation annuel, estimé en 2014 à 37,6% par le World CIA Factbook (l’Indeec, institut public de sondage argentin, très contesté, le situe à 14,5% sur la même période) place l’Argentine sur le podium mondial en la matière, seulement dépassée par un de ses frères latino-américains, le Venezuela (62,8%). Un triste record qui explique notamment la défaite de Daniel Scioli, le dimanche 22 novembre dernier.
 

   Les montages financiers et les arrangements économiques du gouvernement en place brouillent encore un peu plus le tableau argentin : il existe en tout pas moins de 10 taux de change[2] peso-dollar différents, suivant le type de marchandise vendue (soja, viande, maïs,...) ou la provenance des produits achetés par les Argentins, entre autres. Il existe également un dollar informel, dit « blue », qui permet d'obtenir plus de pesos en échangeant ses billets verts au marché noir dans des cuevas illégales mais tolérées. Une politique économique protectionniste a vu un grand nombre de marques, notamment dans le secteur de l’habillement (Kenzo, Armani, Calvin Klein) quitter le pays, effrayées par la politique kirchneriste. Enfin, la question des buitres, ou fonds vautours en argentin, n'est toujours pas réglée. Ces fonds vautours constituent les 8% des créanciers de l'Argentine ayant refusé le compromis proposé par Kirchner à la suite de la banqueroute de 2001, afin que le pays n’ait à rembourser que 70% des sommes engagées.

 

   Mauricio Macri a pris le problème économique à bras le corps, promettant notamment une dévaluation du peso afin de mettre fin à sa fixation artificielle par le gouvernement, une disparition des barrières aux importations et le  remboursement des vautours. Son bilan positif à la tête de Buenos Aires couplé aux difficultés économiques actuelles et à un soutien plus que poussif de la désormais ex-présidente Cristina à son successeur désigné Daniel Scioli auront été décisifs dans cette courte victoire. Le report des voix a en effet été très favorable à Macri, qui n'était arrivé que deuxième à l'issue du premier tour (avec 34,1% des voix, contre 36,7% pour Scioli). Des reports qui concernent pour partie des électeurs qui n'étaient pourtant pas sympathisants du nouveau parti social-libéral (PRO, centre droit) de Macri, mais qui voulaient avant tout en finir avec plus d'une décennie au pouvoir du Frente para la Victoria (FPV, centre gauche).
 

   Certains opposants mettent néanmoins en garde contre l'amitié avérée du nouveau président avec des cadres du gouvernement des années 90, qui avaient ordonné la privatisation sauvage de très nombreux secteurs de l'économie (transports, télé, pétrole,...), et avaient entraîné l'Argentine dans le chaos quelques semaines à peine après l'attentat contre les tours jumelles. De nombreux experts tablent en effet sur un contrecoup douloureux sur les salaires et  sur les prix des biens d'une dévaluation du taux de change officiel de 60 % % : de 1 dollar pour presque 10 pesos actuellement, Macri a affirmé son intention de le voir atteindre les 16 pesos après sa prise de fonctions.
 

   L'enjeu de l'équilibre territorial sera également au centre des débats durant la première année de mandat pour Macri. Il n'est pas anodin de voir sa première promesse de projet d'envergure, le plan d'investissements «Belgrano» baptisé ainsi en hommage à un des héros nationaux, concerner le développement du nord du pays. Cette région préandine restée en marge de la richesse relative des centres urbains présente des taux alarmants de pauvreté. En outre, le pays dont le nombre d'habitants est très mal distribué sur le territoire possède un handicap certain en termes de développement des zones périphériques.

 

    Car tel est bien le défi pour le moins ardu à relever pour Mauricio, qui se retrouvera dans l'obligation de former des coalitions pour avoir la majorité au Parlement : le redressement économique du pays, une gestion plus saine du budget national au prix d’une lutte féroce contre la corruption et la recherche de confiance sur les marchés financiers devront être associés à une défense de l'Etat social défendu par l'ère kirchneriste pendant plus de 10 ans. Cela tombe bien, la pêche est une des activités favorites des Argentins.

 

 

 

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