La contestation à Hong Kong, symptôme des échecs de la formule « un pays, deux systèmes »

18/09/2019

Depuis plus de trois mois maintenant, Hong Kong est le théâtre de manifestations quotidiennes ; en cause, un projet de loi porté par l’exécutif hongkongais afin de faciliter l’extradition vers la Chine. Mais les racines de cette contestation semblent plus profondes, et mettent en exergue les échecs du PCC (Parti Communiste Chinois) qui peine à imposer son modèle dans une région où la démocratie est historiquement ancrée.

 

 

Un statut particulier hérité de son histoire

 

La compréhension du statut particulier de Hong Kong nécessite de revenir sur l’histoire singulière de la ville. Au début du XIXè siècle, Hong Kong n’était qu’une petite île de quelques milliers d’habitants. Après la première guerre de l’opium, conflit économique entre le Royaume-Uni et l’empire chinois Qing, Hong Kong est cédée en 1842 de manière permanente à la couronne britannique ; la colonie s’agrandit en 1860 à l’issue de la seconde guerre de l’opium avec la péninsule de Kowloon. En 1898, la Chine accorde au Royaume-Uni un bail de 99 ans sur l’ensemble de la région et inclut les « Nouveaux Territoires ». 

 

Carte de Hong Kong britannique

 

Hong Kong connaît ensuite un développement démographique et économique tout au long du XXè siècle, qui s’accélère à partir des années 1960. Au même moment et plus fortement encore après son ouverture économique, la Chine devenue communiste exprime son désir de réintégrer Hong Kong  (à ce titre, elle fait d’ailleurs retirer Hong Kong et Macao de la liste des territoires à décoloniser de l’ONU), excluant d’abord l’idée d’un système politique exclusif.

 

Les premières négociations pour la rétrocession débutent en 1979. Par la déclaration commune sino-britannique du 19 décembre 1984, le Royaume-Uni s’engage à restituer l’ensemble des Nouveaux Territoires au terme de son bail en 1997 ; en échange, la République Populaire de Chine accepte de conserver le statut particulier et le mode de vie hongkongais pour une durée de 50 ans après la rétrocession. C’est la politique « un pays, deux systèmes ». À la rétrocession, Hong Kong est gouvernée comme une région administrative spéciale avec sa propre Constitution, et conserve un degré élevé d’autonomie ; la ville dispose entre autres de ses propres systèmes judiciaire, législatif et exécutif tandis que la défense et les affaires étrangères reviennent à la charge de Pékin.

 

Signature de la déclaration commune sino-britannique le 19 décembre 1984 par la première ministre du Royaume-Uni Margaret Thatcher (à gauche) et le premier ministre de la République Populaire de Chine Zhao Ziyang (à droite). Photo: Xinhua

 

Une autonomie relative en péril

 

Pourtant, la République populaire de Chine n’a jamais pleinement respecté ce statut et s’est immiscée à plusieurs reprises dans des affaires hors de sa compétence, laissant craindre un recul des libertés pour les habitants de la ville. En témoigne notamment l’enlèvement en janvier 2018 de Gui Minhai, libraire hongkongais critique envers le gouvernement pékinois, par des policiers en civil au cours d’un trajet en train – quelques mois seulement après sa libération suite à deux ans de détention. Quatre autres libraires avaient déjà « disparu » dans des circonstances similaires en 2015.

 

Le respect de l’autonomie politique de Hong Kong, prévue par la loi fondamentale de la région administrative spéciale de Hong Kong, fait également défaut : depuis la rétrocession, Pékin a invalidé plusieurs députés, pourtant élus au suffrage universel, car jugés indépendantistes. Alors qu’en 2007, le gouvernement chinois évoquait la possibilité d’une élection du chef de l’exécutif hongkongais au suffrage universel – l’un des objectifs de la loi fondamentale – d’ici 2017, cette voie a finalement été définitivement enterrée en 2014, entraînant une série de manifestations qualifiée de « révolution des parapluies ». L’actuelle chef de l’exécutif, Carrie Lam, est élue en 2017 par un comité de 1200 personnes nommées par le gouvernement. En faussant cette élection, Pékin entend ainsi garder la main sur l’exécutif hongkongais.

 

Au début du mois de juin 2019, Carrie Lam introduit au parlement hongkongais un projet de loi, déjà présenté en février, qui permettrait l’extradition vers la Chine. Ce qui signifierait que quiconque (vivant à Hong Kong, mais aussi simplement de passage dans la ville) accusé d’activité criminelle par le gouvernement communiste pourrait être arrêté à Hong Kong et extradé en Chine afin d’y être jugé selon les lois en vigueur sur le continent. Pour Pékin, il s’agit d’un moyen de simplifier les démarches d’extradition vers les pays avec lesquels Hong Kong a signé un traité ; pour justifier ce projet, le gouvernement met en avant le nombre important de criminels réfugiés sur le territoire.  

 

 Carrie Lam en conférence de presse le 18 juin 2019

 

Cette attaque du système juridique hongkongais, l’un des remparts les plus robustes de la démocratie sur le territoire autonome, est la goutte d’eau qui fait déborder le vase et plonge la ville dans le chaos. Depuis maintenant trois mois, d’immenses manifestations agitent la ville – jusqu’à 2 millions de manifestants, du jamais vu pour cette ville de 7,5 millions d’habitants – afin d’exprimer le rejet non seulement de ce projet de loi, mais aussi de l’attitude du gouvernement central qui s’immisce de plus en plus dans les affaires de la cité et menace les libertés fondamentales si chères à la population locale. Avec pour revendication claire, le départ de la « marionnette de Pékin » Carrie Lam.

 

Plus de 1000 manifestants ont été arrêtés en marge des manifestations depuis le début du mouvement, parmi lesquels d’importantes figures du mouvement pro-démocratie comme Joshua Wong, déjà leader emblématique du mouvement des parapluies en 2014. Les manifestations des dernières semaines frappent surtout par leur violence - on dénombre plusieurs dizaines de blessés, du côté des manifestants comme des forces de l’ordre - avec une escalade inquiétante au mois d’août lors des blocages de l’aéroport, si bien que l’Armée Populaire de Libération (APL) a fait planer la menace d’une intervention militaire en publiant une vidéo qui met en scène des soldats prêts à en découdre en route vers la frontière.

 

Malgré l’annonce de la suspension puis du retrait du texte de loi d’extradition au matin du 4 septembre, la situation demeure tendue entre les autorités à cran et une population survoltée. Carrie Lam, avec une côte de popularité historiquement faible à 17% mais soutenue par Pékin (qui a en réalité rejeté sa démission et lui demande expressément de « nettoyer le gâchis qu’elle a créé »), reste aux commandes et devra désormais compter avec une opposition inédite dans l’exercice de ses fonctions.

 

 

Le Parti Communiste Chinois dans l’impasse

 

Bien que le mouvement de contestation demeure local, les enjeux qu’il soulève dépassent les frontières de la péninsule et remettent en cause les fondements même de la politique « un pays, deux systèmes » autour de laquelle les différents partis s’étaient accordés à la rétrocession. Et face à ce mouvement d’une ampleur inédite, le PCC ne peut se permettre ni de répondre par la violence, ni d’observer la contestation monter de manière impassible.

 

Si la montée des tensions a pu laisser craindre une intervention musclée de l’APL comme à Tian’anmen en 1989, les conséquences d’un nouveau massacre seraient insoutenables pour la Chine : la communauté internationale, qui reconnaît le statut de Hong Kong, lui infligerait d’importantes sanctions, ne laissant d’autres choix à ses partenaires économiques que de se détourner d’elle. L’image du géant chinois en prendrait également un coup et ses projets de rapprochement avec les pays en voie de développement tomberaient à l’eau. D’autant plus que Hong Kong joue un rôle crucial dans l’économie chinoise : c’est une place internationale essentielle à la convertibilité du yuan, et qui, grâce à son statut douanier, permet de contourner les mesures de rétorsion dans la guerre commerciale qui oppose les États-Unis et la Chine, entre autres.

 

Il est de toute façon peu probable que Pékin se risque à envoyer l’APL à Hong Kong ; contrairement aux évènements de Tian’anmen qui ont agité le cœur même du pouvoir à Pékin, le mouvement hongkongais est trop excentré pour que le gouvernement communiste soit directement menacé. Pékin espère plutôt une résolution interne de la crise grâce à l’intervention de la police hongkongaise.

 

 

Manifestantes lors du blocage de l’aéroport au mois d’août 2019. AFP/GETTY

 

Pour autant, le PCC ne peut se contenter de regarder la situation d’un œil distant au risque d’être désavoué, ou pire, que le mouvement de contestation se propage. Car à l’ère de la mobilité et des réseaux sociaux – qui font pourtant l’objet d’un contrôle très strict de la part du PCC – la contagion du mouvement dans le reste du territoire chinois inquiète, d’autant plus que le mécontentement monte dans la population chinoise à cause du ralentissement de l’économie et des problèmes environnementaux. Au mois de juillet dernier, une manifestation de la classe moyenne à Wuhan, ville de 10 millions d’habitants au cœur de la Chine, en faveur de l’environnement a été très sévèrement réprimée. La question de Taïwan entre également en jeu, car sur l’île les manifestations hongkongaises profitent aux indépendantistes. La présidente indépendantiste taïwanaise Tsai Ing-wen connaît une remontée fulgurante dans les sondages alors qu’elle était donnée perdante pour les prochaines élections présidentielles de 2020 dans tous les sondages quelques mois auparavant. Pour faire pression sur Taïwan, Xi Jinping a notamment interdit aux touristes chinois de se rendre sur l’île, une énième mesure arbitraire qui trahit la préoccupation de l’establishment communiste face aux velléités indépendantistes sur une île qu’il considère historiquement chinoise et vouée à être réintégrée sous sa tutelle.

 

 

En 1997, la Chine avait fait le pari qu’Hong Kong adopterait progressivement le modèle communiste et que l’intégration complète de la cité en 2047, date marquant la fin de son statut privilégié, se ferait naturellement et sans heurts. Mais tandis que la République Populaire de Chine de Xi Jinping bascule dans la « controlocratie », régime de censure et de contrôle accru de la population illustré par la mise en place du système de crédit social, certains territoires comme Hong Kong, Taïwan ou encore Macao aspirent à plus de liberté et à une forme d’émancipation vis-à-vis du modèle communiste en vigueur en Chine continentale. Dans les faits, le modèle « un pays, deux systèmes » est un échec, tant pour le PCC qui peine s’imposer dans les territoires concernés que pour les locaux, historiquement attachés à un régime démocratique de plus en plus menacé par une Chine qui a retrouvé sa puissance d’antan et ne cache plus ses ambitions expansionnistes.

 

 

Sources :

 

  • Courrier International, « Pékin rappelle que la garnison chinoise à Hong Kong a la possibilité d’intervenir » 24/07/2019

  • Courrier International, « À Hong Kong, la tension monte entre la police et les manifestants » 31/08/2019

  • France Culture, « En 1997, la Chine récupère Hong Kong et fait des promesses » 14/08/2019

  • France Inter, « Jean-Philippe Béja : face aux manifestations à Hong Kong, “le gouvernement chinois a peur de la contagion” » Le Grand Entretien du 01/08/2019

  • Franceinfo, « Hong Kong : le militant prodémocratie Joshua Wong brièvement arrêté » 30/08/2019

  • Huffington Post, « Trump redemande à la Chine d’agir avec “humanité” à Hong Kong » 31/08/2019

  • La Croix, « À Hong Kong, un inquiétant projet de loi d’extradition vers la Chine » 07/06/2019

  • La Voix du Nord, « Crise à Hong Kong : la dirigeante Carrie Lam exclut toute concession » 09/08/2019

  • Le Figaro, « Un libraire hongkongais à nouveau arrêté par les autorités chinoises » 23/01/2018

  • Le Monde, « En Chine, l’impossible débat sur Hong Kong » 24/08/2019

  • Le Monde, « Journée de chaos à Hong Kong, sans perspective de dénouement de la crise » 01/09/2019

  • Le Parisien, « Hong Kong : l’aéroport de nouveau perturbé, Pékin hausse le ton » 13/08/2019

  • Les Échos, « Hong Kong : Carrie Lam ou l’impossible départ » 15/07/2019

  • Les Yeux du Monde, « Hong Kong, la révolution des parapluies » 15/10/2014

  • Libération, « Hong Kong : le retrait du projet de loi sur l’extradition, “trop peu, trop tard” » 04/09/2019

  • Serge Berstein et Pierre Milza, Histoire du XXe siècle, tome 3 : De 1973 aux années 1990, la fin du monde bipolaire, HATIER, 2010

  • South China Morning Post, « China accuses G7 countries of “meddling” in Hong Kong affairs » 27/08/2019

Stein Ringen, , Hong Kong, KHU Press, 2016

 

 

 

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