Relations transatlantiques : la dérive des continents ?

Le spectacle que donne à voir l’Occident est pour le moins assez peu enthousiasmant du point de vue des atlantistes. C’est le spectacle d’une opposition marquée et grandissante entre les Etats-Unis, guidés par le leitmotiv trumpien, repris de Reagan, « America first », et une Europe elle-même désordonnée. Cette confrontation prend la forme d’une compétition commerciale, tout autant que d’un décalage idéologique sur la scène géopolitique mondiale, entre une volonté de multilatéralisme, souvent incarnée par le président français lorsqu’il est amené par exemple à s’exprimer à l’ONU, et un unilatéralisme dont Donald Trump est le visage.

Photo : Emmanuel Macron et Donald Trump se succédant au pupitre de l’Assemblée générale des Nations unies, REUTERS.

 

Alors que la construction d’un nouvel accord commercial est actuellement à l’ordre du jour à Bruxelles, après l’échec du Tafta (ou TTIP), torpillé par Trump peu après son élection, ce dernier n’a pas manqué de se distinguer une nouvelle fois par sa fermeté à l’égard des produits européens qui pénètrent le marché américain. Interrogé vendredi dernier sur la Fox sur la possibilité d’abaisser les tarifs douaniers, il s’est adressé directement aux acteurs du secteur européen de l’automobile, en martelant : « si vous voulez continuer à les vendre aux Américains, fabriquez les ici ». Sur le plan politique, la prise de position diplomatique unilatérale de Washington depuis le début de la présidence Trump contribue à consommer le divorce avec les dirigeants européens, en accentuant la divergence de vision entre les diplomaties des deux côtés de l’Atlantique. Le différend du dossier iranien en est sans doute l’exemple le plus éloquent. En septembre, les présidents américain et français se succédaient à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU et se montraient comme deux antagonistes, le second fustigeant l’unilatéralisme du premier et le retour regrettable à la « loi du plus fort ». Ceci apparaît d’autant plus grave dans un contexte général d’affaiblissement des grandes institutions multilatérales créées après 1945, y compris celles qui font le pouvoir des Etats-Unis, comme l’OMC ou l’OTAN – que Trump avait par ailleurs qualifiée d’obsolète.

 

Il reste à savoir si cet atlantisme inopérant est le symptôme d’un « monde chaotique », pour reprendre l’expression du secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, ou dit de manière moins catégorique, un monde en défaut de leadership mondial. Même si le président américain est capable de créer des faits accomplis, il ne dispose plus réellement d’un leadership d’entrainement, et tend plutôt à balayer toute tentative de gouvernance, car ce qui l’intéresse, c’est pousser ses pions.

 

Europe et Etats-Unis : je t’aime, moi non plus

 

Lorsque l’on parle du monde occidental, c’est bien l’Europe et les Etats-Unis que l’on désigne principalement. La relation transatlantique dure depuis les origines des Etats-Unis, et selon la période, les américains ont pu être amenés à s’appuyer sur le Royaume-Uni, avec qui ils ont entretenu une « special relationship », selon l’expression de Churchill, ou même bien avant, sur la France, en comptant sur l’aide de Rochambeau et du marquis La Fayette lors de la guerre d’indépendance – ce qui poussera plus tard le secrétaire d’Etat John Kerry à dire que la France est « le plus ancien allié des Etats-Unis ». Historiquement, si l’Europe a enfanté les Etats-Unis, cette Europe telle qu’on la connaît aujourd’hui n’aurait sans doute pas existé sans l’impulsion américaine. La construction européenne a été voulue, organisée, puis adoubée par les américains, pour que durant la guerre froide, le partenariat économique et militaire fonctionne à plein régime. Etats-Unis et Europe sont alors chacun le premier partenaire commercial de l’autre, et sont soudés par l’OTAN, première alliance militaire américaine conclue en temps de paix. Les années 1990 et la chute de l’URSS sont un apogée, si ce n’est des relations, des valeurs partagées par les Etats-Unis et l’Europe.

 

Mais cette victoire en termes de valeurs face au bloc soviétique correspond aussi au début d’une distanciation dans la relation, et Europe comme Etats-Unis se tournent progressivement vers des horizons divergents après la guerre froide, puisque l’impératif de solidarité se détend. L’Europe est comme passée du statut d’enjeu pour les Etats-Unis dans la guerre froide, au statut de partenaire capable de faire entendre sa voix, ce qui a entrainé la prise de distance. La fin de la guerre froide a laissé le terrain à une défiance croissante sur le plan économique, la souplesse multilatérale autorisant les affrontements commerciaux mieux que la bipolarité. Les priorités économiques passent au premier plan lorsque les menaces militaires et les alliances perdent de leur importance. A cet égard, les années 1990-2000 ont été marquées par des conflits importants, comme celui du bœuf aux hormones, initié en 1988 et réglé en 2012 par un accord autorisant l’UE à ne pas en importer.

 

Or cette tendance dans la relation n’a pas juste été accentuée depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir – conseillé par l’aile protectionniste de la Maison Blanche constituée notamment du secrétaire au commerce Wilbur Ross – puisque la relation a pris un véritable tournant. Il y a tout juste un an, le président américain décidait de lancer une guerre commerciale, pour concrétiser ce qui n’était jusqu’alors qu’une menace de protectionnisme, afin de brusquer ses partenaires responsables selon lui des déficits commerciaux américains. Après avoir déclaré sur Twitter que « les guerres commerciales sont faciles à gagner », il signait un décret prévoyant des tarifs douanier de 25% pour l’acier européen, et de 10% pour l’aluminium, ce à quoi la Commission européenne ripostait de facto en taxant des produits sensibles ou emblématiques tels que les jeans Levi’s ou les Harley Davidson, pour « frapper là où ça fait mal ». Même si depuis, ces tensions se sont apaisées, les déclarations de Donald Trump de la semaine dernière laissent peu d’espoir pour la négociation de nouveaux accords commerciaux.

 
Un dissensus de fond

 

Au-delà des considérations pragmatiques de stratégies politiques et de manœuvres commerciales hostiles, la désunion ne prend-elle dorénavant pas forme sur fond d’érosion du socle des valeurs communes qui unissaient jusque-là les deux rives de l’Atlantique ? Ces mêmes valeurs avaient permis aux Européens de s’unir dès 1950. Cependant, les Européens doivent maintenant faire face à une altérité hostile, une altérité agressive et inapprivoisable, et qui s’attache à l’autorité, au protectionnisme, au repli souverainiste du chacun pour soi, ainsi qu’à un certain nombre de valeurs populistes. Les Européens sont confrontés pour la première fois à un dirigeant américain ne défendant pas ouvertement les mêmes valeurs qu’eux, et qui parfois même ne se garde pas de diriger des imprécations à leur encontre. Or, il n’est pas un président dans toute l’histoire des Etats-Unis avant Trump à n’avoir pas défendu les valeurs fondamentales de la démocratie à l’occidentale et des libertés individuelles. Mais dans le même temps, cette altérité a pénétré nos frontières, en Europe Centrale, en Autriche, en Italie, ou même en France où la démocratie représentative est en crise ; et il s’ensuit que l’on a au cœur de l’Europe ce même débat. Il s’agit dès lors d’une situation très difficile pour les Européens, adaptés, selon le député français Jean-Louis Bourlanges, à la gestion d’un consensus émergent, et peu enclins à surmonter un dissensus croissant entre des sensibilités différentes.

 

Les élections européennes qui approchent risquent donc d’accentuer la cacophonie et auront une grande signification du point de vue des valeurs. Le Parti socialiste européen est très affaibli, le parti populaire divisé, la nébuleuse centriste compliquée à configurer, et la progression populiste considérable. Va-t-on vraiment avoir une majorité composée de ceux qui défendent les valeurs fondamentales de l’UE en matière de démocratie, d’économie, de société et d’écologie ? Dans cette configuration il devient difficile de penser l’atlantisme sans un minimum d’entente entre les Européens, sans oublier que la priorité actuelle est la gestion du Brexit.

 

Or il demeure tout autant difficile pour les Européens de se passer des Etats-Unis tant ils en sont dépendants en matière de diplomatie sur certains terrains extérieurs. A ce titre, on dénote la disparition de la diplomatie européenne en Syrie, où Macron a plaidé auprès de Trump pour le maintien de ses troupes. Les Français, qui ont encore sur place des forces spéciales, ne pourront pas rester longtemps sans l’appui des forces américaines. La France n’a plus d’ambassade à Damas, ni de stratégie ou de véritable politique en Syrie. Les Britanniques, qui sont eux complètement préoccupés par leur « nombril européo-brexiteur », pour reprendre l’expression du diplomate François Bujon de l’Estang, ont disparu de tous les théâtres diplomatiques mondiaux, et ne sont plus nulle part au Moyen-Orient après pourtant avoir joué un rôle important en Irak aux côtés des Etats-Unis. Si les Etats-Unis se retirent demain, il n’y aura de fait plus d’Occident au Moyen Orient, et ce laissant le champ libre aux Russes, aux Iraniens, et au chaos terroriste.

 Photo : dessin de CHAPPATTE, publié dans le journal suisse Le Temps

 
Surmonter ces difficultés

 

Si l’UE a encore du sens, c’est justement pour faire face à des enjeux sur lesquels le niveau national n’est plus la bonne réponse, tels que la confrontation avec les Etats-Unis, ou de par la nécessité de demeurer un ensemble capable de défendre ses intérêts économiques, sociaux et environnementaux encore au XXIe siècle. Mais dans un monde qui ressemble de plus en plus à un face à face sino-américain, l’Europe fait du chacun pour soi. Les élections européennes sont donc placées sous le double signe d’une Europe plus que jamais difficile, mais également nécessaire. De même que la sauvegarde de bonnes relations transatlantiques ne peut plus passer que par l’adoption de la bonne méthode avec Donald Trump.

 

On le sait, le président américain ne connaît que les relations personnelles, et la méthode Macron consistant en une poignée de main virile suivie d’une conversation les yeux dans les yeux, c’est risquer en permanence le combat de coqs, et sur les dossiers importants, tels que l’accord de Paris ou encore celui de l’Iran, cette méthode s’est avérée être un véritable échec. Le nouveau président mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador semble avoir trouvé contre toute attente une méthode  davantage en adéquation avec la personnalité de Trump, et qui consiste à rechercher des points de convergence tout en pratiquant tantôt l’évitement, tantôt la technique de le noyer dans des détails techniques ennuyeux pour l’endormir. Et il ne faut pas oublier dans le même temps que la position de Trump s’est substantiellement affaiblie depuis les élections législatives de mid-term, car il n’est guère d’exemple où les élections américaines se sont jouées sur le succès des politiques extérieures, en atteste la défaite de Bush père.

 

Si les Européens ne sont pas capables de renouer des relations constructives avec les Etats-Unis, le multilatéralisme ne pourra qu’en pâtir ; et même s’il est vrai que ce multilatéralisme n’a jamais été clairement une donnée dominante dans l’ancien monde, cela fait partie intégrante du multilatéralisme d’essayer de surmonter les différences naturelles entre les Etats. Sans cela, ce sont les rivalités sino-américaines qui vont dessiner le paysage géopolitique et commercial de demain. La Chine elle-même développe son réseau multilatéral propre, différent voire concurrent de celui que nous avons connu. Il convient donc de faire en sorte que l’Europe ait son mot à dire dans la prophétie annoncée par Obama selon laquelle « les relations Etats-Unis – Chine façonneront le XXIe siècle ».

Photo : Les dirigeants du G7 à La Malbaie au Québec. JESCO DENZEL / BUNDESREGIERUNG

 

Sources :

« Trump exhorte l’Europe à construire des voitures aux Etats-Unis », Trends-Tendances (22/03/19)

« Accord commercial UE/Etats-Unis : Emmanuel Macron fixe ses conditions », BFM Business (23/03/19)

« L’Atlantique s’élargit entre l’Europe et les Etats-Unis », Pascal Boniface, La Croix (25/02/19)

« Entre l’Europe et les Etats-Unis, la lente dérive des continents », émission « carrefour de l’Europe » de RFI (10/03/19)

Emission « L’esprit public » de France Culture et podcast « Le Nouvel esprit public » de Philippe Meyer

 

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