Jair Bolsonaro, révélateur d’un Brésil à la croisée des chemins.

06/02/2019

Misogyne, raciste, homophobe, les qualificatifs ne manquent pas aux détracteurs et aux opposants de celui qui a été investi le 1er janvier dernier président de la 1ère première puissance économique d’Amérique Latine. Surnommé « le Mythe » par les plus fidèles de ses partisans, ce militaire de formation, constamment réélu député depuis 1990, a surpris l’ensemble des observateurs et des experts.

 

Jair Bolsonaro le 28 octobre 2018 / AFP (Mauro Pimentel)

 

Bolsonaro, un populiste comme les autres ?

 

Le 28 octobre 2018, à l’issue du deuxième tour de l’élection présidentielle, Jair Bolsonaro  s’est imposé avec 55,13% des voix sous l’étiquette du Parti Social Libéral (PSL) face à son adversaire de gauche Fernando Haddad (44,87% pour le Parti des Travailleurs, PT). Le monde entier a ainsi découvert ce « Trump des tropiques » plus connu jusqu’alors pour ses frasques et ses provocations que pour son travail parlementaire et son devenir présidentiel. Bolsonaro est un « ultra » tant du point de vue économique que sociétal, se revendiquant sans détours conservateur sur les questions de société, d’égalité des genres ou encore de diversité (sexuelle, religieuse, culturelle, …). Durant ses mandats parlementaires, il n’a pas hésité à répliquer à une députée opposante qu’elle n’avait pas à s’inquiéter puisqu’en aucun cas elle ne méritait d’être violée par ses soins ou à dire explicitement à la télévision qu’il préférait voir son fils mourir dans un accident de la circulation plutôt que de le voir entretenir des relations avec un « moustachu » (pour lui, un homosexuel). Bolsonaro n’est en cela pas un populiste comme les autres, n’a pas peur du pas de trop, ne se refuse aucun dérapage et s’est ainsi créé une identité, un personnage profitant d’une société brésilienne encore extrêmement conservatrice. Selon une étude parue en 2017, 61% des hommes au Brésil assument avoir des comportements sexistes ; seulement 14% de la population se déclare pour la légalisation de l’IVG sans restriction (à l’heure actuelle uniquement autorisée au Brésil en cas de viol, de malformation fœtale ou de danger vital pour la mère). Le Brésil, pays aux traditions catholiques, demeure sous le joug d’un modèle patriarcal défendu par une Eglise Catholique encore puissante bien que concurrencée par la montée des mouvements évangélistes qui ont soutenu en masse la candidature de Bolsonaro.

 

Le succès de ce dernier prend également racine dans l’image d’un homme politique antisystème. Pour le moins paradoxale, cette posture rappelle que Bolsonaro, bien que député pendant 28 ans, est  l’un des seuls rescapés de la tempête des affaires qui a secoué le Brésil dès 2014, notamment à travers le scandale Petrobas. Cet épisode a décimé toute une génération politique à commencer par Dilma Rousseff, ancienne présidente du pays qui n’a eu pour unique recours que la destitution en 2016. Son mentor Lula Da Silva, symbole du Brésil social des années 2000, tribun phare du Parti des travailleurs, n’y a pas non plus échappé alors qu’il s’était de nouveau présenté à l’élection présidentielle de 2018. Il recueillait encore 39% des intentions de vote au premier tour en septembre dernier avant d’être déclaré inéligible et d’être incarcéré pour corruption par le juge Sergio Moro, actuel ministre de la justice et de la sécurité publique.

 

Dans un pays où la population est la 3ème utilisatrice de WhatsApp et la 4ème de Facebook dans le monde, Bolsonaro a également su utilisé les réseaux sociaux pour se faire un nom alors qu’il n’avait jusque-là qu’une simple envergure régionale. Il n’a sans doute pas ignoré les études montrant que 44% des brésiliens construisent leurs choix politiques à partir du contenu présent sur les réseaux sociaux. C’est donc via plus de 300 000 groupes WhatsApp que Bolsonaro et ses équipes ont diffusés des séries de messages souvent fallacieux et mensongers et clairement écrits pour salir leurs opposants. Stratégie pour le moins gagnante, Jair Bolsonaro est devenu le 8ème président de la nouvelle république fédérale du Brésil pour les quatre prochaines années.

 

Des partisans de Jair Bolsonaro, le 28 octobre 2018 à Rio de Janeiro (AP Photo / Silvia Izquierdo)

 

Bolsonaro et le Brésil face à des défis majeurs.

 

Il prend ainsi les rênes de cet éternel « pays d’avenir » comme le qualifiait déjà Georges Clemenceau, ministre de l’intérieur et président du Conseil français au début du XXème siècle. Le Brésil, malgré de nombreux atouts, a toujours manqué l’opportunité de s’affirmer réellement comme une grande puissance. Le défi semble plus que compromis à l’heure où le pays fait face à une situation économique à bien des égards critique. Après deux années de récession (en 2015 & 2016) au plus fort de la déroute politique et de la crise des cours des matières premières, la croissance brésilienne (seulement 1% en 2018) peine à retrouver son apogée de 2010 (+7,54% de croissance). Pour remédier à cette situation, Bolsonaro a nommé aux finances Paulo Guedes. Cet ultra-libéral, ancien Chicago Boy, très apprécié des grands financiers et chefs d’entreprises brésiliens s’attellera tout d’abord à faire diminuer une dette galopante (84% du PIB) via un plan de privatisation massif et inédit (plus de 150 entreprises concernées). La réduction des déficits est également au cœur de ses priorités avec une politique de « base zéro » (volonté de ne plus avoir de déficit dans les prochains budgets votés). Enfin la très attendue réforme des retraites (fixation d’un âge minimum et égalité entre le secteur public et privé) est le cheval de bataille de celui qui a désormais les clés de l’économie brésilienne. Il a également à sa charge la tâche de reconquérir les investisseurs étrangers qui ont délaissé le Brésil. En cela, à l’inverse de Trump, Bolsonaro se veut résolument libre-échangiste, conscient de la place de 4ème exportateur agricole mondial du Brésil, indispensable à l’approvisionnement en bœuf ou en soja d’un pays comme la Chine.

 

Le deuxième défi qui concerne le Brésil est celui de l’insécurité : un homicide toutes les dix minutes a lieu dans le pays, plus de 60 000 en tout en 2018, 550 000 au cours de ses dix dernières années. Bolsonaro en a fait le cœur de sa campagne. Quelques jours après son arrivée au pouvoir, il s’est empressé de rétablir, par voie de décret, l’autorisation du port d’arme pour les citoyens brésiliens alors que ce dernier avait été supprimé en 2003. Nostalgique de l’autorité perdue de la dictature brésilienne (1964-1985), il a également promis d’assurer une protection juridique aux policiers faisant usage de leurs armes en service.

 

S’ajoutent ses velléités de réforme en matière d’éducation qui visent concrètement à atténuer l’enseignement de la diversité des peuples et des cultures présentes au Brésil. Il souhaite également revenir sur l’initiative lancée en 2011 par son opposant à la présidentielle Haddad alors ministre de l’éducation. Ce dernier avait initié la distribution de manuels contre l’homophobie à l’école ; initiative que Bolsonaro avait qualifiée « d’endoctrinement idéologique visant à la sexualisation précoce » des enfants.

 

Enfin, n’oublions pas que le plus grand défi de sa présidence sera celui de la lutte contre la corruption. Cela passe certes par un abandon des vielles pratiques politiques mais surtout par le rétablissement d’un climat de confiance, de respect et de tolérance. Le peuple brésilien est encore profondément marqué par la déroute de ses dirigeants et terriblement segmenté par une élection aux blessures encore vives. En effet, ce dernier s’est moins déchiré sur des oppositions sociales que sur des oppositions de valeur laissant émerger aux yeux du monde tantôt l’image d’un Brésil dominé par un conservatisme religieux sans limite ; tantôt celle d’un Brésil nostalgique du passé, de l’autorité de l’ère militaire ; tantôt celle d’un Brésil rêveur d’une société décomplexée, égalitaire et tolérante ; tantôt celle d’un Brésil qui dépasse ses propres contradictions économiques, sociales, militaires et environnementales pour assumer sa place de leadership en Amérique Latine.

 

Jair Bolsonaro le 22 janvier dernier au Forum économique de Davos / AFP (Fabrice COFFRINI)

 

Bolsonaro, opportunité ou illusion pour le Brésil ?

 

Opportunité ou illusion, telle est la question pour un Brésil qui a vu arriver à sa tête le 1er janvier dernier un gouvernement conservateur et libéral (à l’image de son président) mais également militaire (7 parmi les 22 ministres) et masculin (seulement 2 femmes ministres). A en croire un sondage de l’institut brésilien Datafolha, deux tiers des personnes interrogées s’attendaient en fin d’année 2018 à une amélioration de leurs conditions de vie. Ils ne représentaient que 38% des sondés en août 2018. Bolsonaro semble donc avoir convaincu une partie non négligeable de l’opinion. Il lui faudra désormais conquérir un Parlement (chambre des députés et Sénat) totalement morcelé où siègent des représentants de plus de 30 partis politiques.

 

Renouvelées à plus de 50%, les deux chambres sont loin d’êtres acquises à Bolsonaro. Si son son parti est arrivé en tête aux élections parlementaires d’octobre 2018, il n’a récolté que 11% des voix c’est-à-dire 52 sièges sur 513 à la chambre des députés. Il n’aura d’autres solutions que de mettre en place des alliances capables de convertir ses projets de réformes en lois effectives. Le premier des tests sera la réforme des retraites qui nécessite une révision constitutionnelle et donc l’adhésion des trois cinquièmes du Parlement.

 

Bolsonaro devra également conquérir la confiance de ses partenaires étrangers et tout particulièrement de ses partenaires régionaux. A l’image du Chili et de son président de droite , Sebastián Piñera, la plupart des pays d’Amérique Latine ont accueilli l’arrivée de Bolsonaro avec une relative satisfaction. Celui qui rêve d’un Brésil fort à l’échelle du continent aura à cœur de peser sur les décisions régionales en se rapprochant prioritairement du Chili, de l’Argentine et du Paraguay et en mettant un terme au régime vénézuélien de Nicolás Maduro. D’ailleurs, Bolsonaro n’a toujours pas renoncé à l’idée d’une intervention militaire au Venezuela.

 

Au niveau international, l’accueil de l’élection du candidat d’extrême droite varie en fonction des pays et des régimes en place. Toutefois, sa volonté d’affaiblir les politiques en faveur de la protection de l’environnement face aux lobbys de l’agro-business et de conditionner la présence du Brésil au sein des accords de Paris, inquiètent un certain nombre de gouvernement, notamment européens. Ces derniers ne cautionnent évidemment pas son attitude et ses prises de positions, pour le moins extrêmes, l’assimilant à un populiste. Alors qu’il devait arriver comme maître en son royaume dans le chantre du libéralisme qu’est le forum économique de Davos, les réactions face à son discours du mois de janvier n’ont pas étaient celle espérées.

 

En somme, Bolsonaro continue d’inquiéter quant à l’incertitude qui entoure son avenir politique. Les six prochains mois seront donc cruciaux sur les questions économiques, de sécurité intérieure et de corruption pour un président qui devra faire ses preuves et répondre aux préoccupations d’un peuple exaspéré par la violence ambiante et les inégalités criantes. Bolsonaro court ainsi le risque de n’être qu’une parenthèse extravagante dans l’histoire de cet éternel « pays d’avenir ».

 

Sources : 

 

« Seul le Brésil pouvait accoucher d’un Bolosonaro » Folha de Sâo Paulo / Courrier International

« Bolsonaro président, le « big bang » brésilien se concrétise », Les Echos (01/01/2019)

« Les principaux défis de Bolsonaro à la tête du Brésil », Le Point International (29/10/2018)

« Elections au Brésil : ultralibéral et antisystème, le programme de Jair Bolsonaro », Le Monde (25/10/2018)

« Comment Jair Bolsonaro est devenu président du Brésil ? », Vidéo, Le Monde

« Le Brésil de Jair Bolsonaro », Vidéo, France 24

« Le Brésil, Pays d’avenir », Yves Gervaise, Revue Conflit

« Un désastre annoncé », Nexo Jornal / Courrier International

« Brésil : le « traitement de choc » économique », Stéphane Soumier, BFM Business (01/01/2019)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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