La Syrie : symbole de l'échec des révolutions arabes

08/12/2018

Une seule question, un seul peuple, plusieurs réponses...

 

Ramman Ismail en août 2014 à Paris, avec un drapeau de l’armée syrienne libre (photo tirée de son profil Facebook)

 

Lorsque le 8 Novembre au soir je prends un café avec Zinar, réfugié kurde originaire de la province de Hassaké en Syrie que j’ai rencontré deux ans auparavant dans un restaurant lyonnais, il m’explique qu’il est difficile de savoir précisément qui a enterré le printemps arabe en Syrie. « Bachar Al Assad est évidemment le premier coupable en tant que président. Maintenant, une fois cela posé, d’autres acteurs ont le même niveau de culpabilité, que ce soit les Turcs, les Saoudiens, le Qatar ou la Russie. En réalité, le président de la Syrie aujourd’hui est Poutine, celui de l’opposition Erdogan… » Pourtant Zinar, apatride depuis sa naissance et victime d’humiliations et de brimades continuelles de la part de l’Etat syrien en raison de ses origines kurdes, a le profil idéal d’un révolutionnaire syrien. Il m’avoue toutefois : « Pour moi, les rebelles ne valent pas mieux que le régime, ils sont aussi fermés et anti démocratie. »

 

Deux jours plus tard, poursuivant mon enquête, je rencontre Ramman. Nous réalisons l’entrevue à la gare Perrache car il est en transit vers Grenoble où il doit projeter son film « unbroken paradise », dans lequel il raconte son exode de la Syrie vers la France en 2014, et son quotidien de réfugié. Ramman est un fervent activiste anti-Assad et pro-démocratie. Il a dû fuir Alep, sa ville natale face à la violence des combats entre rebelles, djihadistes et l’armée arabe syrienne. Lorsque je lui demande qui a enterré le printemps syrien, sa réponse est catégorique, « Bachar Al Assad est l’unique responsable. En tant que président, tu es responsable de ce qui arrive dans ton pays. Au début, les manifestants à Deraa ne demandaient même pas son départ mais simplement la démission du chef des renseignements de la province de Deraa. Bachar al Assad a refusé de le renvoyer parce que c’était son cousin. Il a dit : « ma tante ne va pas être contente », tu imagines un chef d’état qui répond quelque chose comme ça ? »me lance Ramman dans un éclat de rire désabusé.  Après ces deux entretiens riches en informations passionnantes, je me souviens du discours tenu par les syriens de tout bord que j’ai rencontrés lors des étés 2016 et 2018 au cours de voyages humanitaires en république arabe syrienne. Bien loin de rejeter la faute sur le raïs syrien, les citoyens qui acceptent d’aborder le sujet évoquent systématiquement une révolte importée de l’étranger n’ayant pas pour but la démocratie mais la déstabilisation de leur pays et de la région dans son ensemble. Je décide alors de recontacter via messenger des syriens originaires de différentes provinces pour avoir leur avis. Le discours tenu est inchangé.

 

Comment répondre donc à cette interrogation, aussi complexe que passionnante : qui a mis fin au rêve de changement des peuples arabes ? A partir de 2010 a soufflé sur une multitude de pays du Moyen-Orient un vent de révolte dans lequel nombre d’observateurs ont voulu voir les promesses d’un avenir marqué du sceau de la démocratie et de la liberté. Pourtant, de la Libye à la Syrie, en passant par le Yémen ou l’Irak, c’est bien le chaos et une somalisation aggravée qui ont bien souvent suivi la période des printemps arabes. Désigner les causes de cet échec n’est pas chose aisée. Les désaccords entre citoyens syriens sur les responsabilités à établir sont là pour l’illustrer. J’ai tenté d’analyser le traumatisme de l’échec des révoltes arabes en prenant le cas syrien comme référentiel. En effet, les événements syriens ont concentré tous les ingrédients nécessaires à l’échec d’un mouvement au départ paisible et pacifique.

 

Des demandes légitimes: la répression comme réponse

 

Lorsque le 15 Mars 2011 des adolescents sont emprisonnés à Deraa pour avoir écrit sur un mur des graffitis anti-Assad, un léger vent de révolte se lève au sud de la Syrie. C’est le début d’un des épisodes les plus significatifs du mouvement appelé « Printemps arabes ». Les manifestants au départ ne font que réagir à un événement ponctuel et ne demandent pas particulièrement de changement de régime. Mais Bachar Al Assad opte alors pour une politique et une seule : le rapport de force avec les manifestants. Le gouvernement syrien dénonce ces premiers manifestants comme des pantins du royaume jordanien voisin et des monarchies du golfe, et se lance dans une répression brutale qui sera largement diffusée sur les réseaux sociaux et médias du monde entier. La réalité des faits semble complexe et floue. En effet Vahan Yeghan vivait à Deraa au printemps 2011, il m’a décrit les premières manifestations telles qu’il les a vécues en tant que spectateur : « il y avait des gens qui manifestaient calmement, et puis d’un coup, des tirs venaient d’on ne sait où, certains prétendent que ce sont des snipers de l’armée arabe syrienne, d’autres que ce sont des islamistes venus semer le trouble dès les premiers instants du conflit, c’était une période trouble ». Le régime invoquera la présence d’armes et des crimes commis par les premiers manifestants pour justifier sa répression, mais Ramman me l’affirme, « Je vivais à Alep à cette époque, je recevais des vidéos de mes amis prises dans les manifestations, on voyait bien des personnes parfois torse-nu sans rien sur elles face aux chars de l’armée, ils tiraient quand-même… »

 

En Syrie, les portraits du président-dictateur Bachar Al-Assad font partie du décor ambiant, comme s’il surveillait à chaque instant la population à la recherche des réfractaires… (photo prise en juillet 2018 à Damas)

 

La radicalisation comme conséquence

 

Toujours est-il que l’emploi de la force pour lequel a opté le clan Assad à ce moment-là a eu pour effet de « trier » rapidement les révolutionnaires. En effet, face à la violence de la réaction, trois possibilités s’offrent finalement aux manifestants : rester chez eux et rentrer dans le rang pour éviter une situation pire que la dictature made in Assad, fuir dans un pays étranger pour vivre leur rêve de démocratie ou encore rejoindre les révolutionnaires les plus radicaux, ceux qui sont prêts à soutenir le rapport de force proposé par le régime. Or, il se trouva que ces révolutionnaires les plus déterminés à arriver à leurs fins par les armes étaient la plupart du temps animés d’un idéal djihadiste bien plus que d’une volonté d’instaurer la démocratie… Assad va ainsi se débarrasser de son opposition modérée pour avoir face à lui les plus déterminés de ses adversaires et pouvoir en découdre, mais aussi se poser finalement en garant de la sécurité du pays face au fanatisme de ces adversaires. D’ailleurs, pour parachever sa stratégie, il n’hésite pas dès les premières manifestations à libérer nombre de prisonniers politiques enfermés pour radicalisme islamiste afin de diviser son opposition. On retrouvera ces anciens prisonniers à la tête des groupes les plus inhumains qui opèrent sur le territoire syrien : Jaych al Islam, le Front al Nusra, Ansar al Charia…

 

Drapeau djihadiste trouvé près du Krak des chevaliers (province de Homs) en août 2018

 

Une révolution divisée

 

Mais c’est en fait une stratégie certes machiavélique, mais qui finit par fonctionner : l’opposition démocratique à Assad, bien réelle au début du conflit, qui avait voulu s’inspirer de la révolution de Jasmin de Tunisie et s’était répandue par les réseaux sociaux via la jeunesse instruite des grandes villes du pays, se retrouve finalement divisée en interne par des désaccords entre démocrates et islamistes, et impuissante devant la militarisation du conflit. Les opposants modérés au régime n’arrivent pas à créer une structure crédible : le conseil national syrien (CNS) est très vite infesté par l’islamisme radical soutenu financièrement très largement par ses parrains du golfe et de la Turquie. Il y’a un but commun : renverser Bachar Al Assad, mais cela s’arrête là. Les projets pour l’avenir de la Syrie sont radicalement opposés. Ces opposants souvent amoureux de la révolution française et de la culture occidentale et désireux de l’exporter au Moyen Orient se retrouvent forcés de se réfugier à l’étranger et n’ont donc plus aucune base au cœur du peuple syrien, ils ne représentent plus qu’eux même.

 

L’exemple le plus flagrant est celui de l’observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), souvent utilisé par l’AFP pour donner des informations sur le conflit syrien, mais qui est obligé de se baser à Londres pour pouvoir travailler en toute sécurité.

 

Bachar Al Assad et son gouvernement, par la réponse qu’ils ont choisie d’apporter aux premiers soulèvements ont donc mené la Syrie sur la voie de la guerre et ont habilement divisé l’opposition, ce qui en fait de manière certaine les premiers responsables de l’échec de cette révolution. Cependant, ils sont loin d’être les seuls…

 

Une révolution confisquée par l'islamisme

 

En effet, les observateurs occidentaux ont eu tendance à idéaliser ces révolutionnaires se dressant contre des dictatures féroces et corrompues, et cela est bien normal. Cependant, il ne faut pas négliger que la réalité est plus complexe dans chacun des pays concernés, et cela explique pourquoi le processus démocratique n’a pas été mis en place suite aux révoltes de 2011. Tout d’abord il est certain que si le régime a forcé le trait de l’islamisation de la rébellion, celle-ci était néanmoins réelle. La preuve en est que cette rébellion a été autant soutenue par les chancelleries européennes que par les monarchies du Golfe porteur d’un Islam des plus rigoristes. C’est ce que m’explique Suliman Khalil, chef d’une milice chrétienne du village de Sadad (province de Homs) qui combat au côté des forces pro Assad : « il n’y pas eu de révolte pour la démocratie en Syrie, cela est une chimère, une invention de l’occident. Il y’a eu dès le début des fauteurs de troubles islamistes cherchant à semer le chaos. D’ailleurs, dès les premières manifestations, leur slogan était : « les chrétiens à Beyrouth, les alaouites à la tombe », vous appelez ça la démocratie ? »

 

Les interventions extérieures n'arrangent rien

 

En fait, une autre raison de l’échec des printemps arabes, en particulier en Syrie semble être l’implication de puissances étrangères aux agendas bien éloignés de celui des vrais syriens réformateurs. C’est sur ces ingérences que Bachar al Assad et son régime ont également capitalisé pour souder le peuple syrien autour de lui, ce qui lui a donné cette résilience face à la crise. Il invoque sans cesse dans ses interviews un complot de l’extérieur, et il est frappant lorsqu’on discute avec les syriens vivant en zone gouvernementale de voir comment ils reprennent ce discours à leur compte. Suliman Khalil m’explique qu’«il y’a eu en réalité une conspiration de l’ouest contre la Syrie dont le but était de faire une place sécurisée à Israël au Moyen-Orient ». Car c’est aussi cela qui unit les syriens de toute confession, le rejet d’Israël. Assad l’a bien compris, je retrouve le même type de discours chez Hovsep, syrien d’origine arménienne vivant à Kessab dans le nord-ouest syrien : « Ce qu’on appelle printemps arabe est en fait l’accomplissement du rêve israëlien, qui tente de déstabiliser tous ses ennemis dans la région afin de vivre paisiblement ». Si le régime d’Assad s’est enfermé lui et ses soutiens dans une paranoïa qui lui permet de se décharger de ses responsabilités, il est certain que les interventions extérieures n’ont pas aidé au succès de la révolution syrienne : que ce soit la Turquie qui a laissé entrer et sortir des éléments les plus radicaux par ses frontières, les saoudiens et qataris en finançant les groupes extrémistes, les Russes en appuyant l’armée syrienne dans sa répression au lieu de privilégier une solution diplomatique… Comme le dit Zinar : « la révolution syrienne et le peuple syrien ont été confisqués par les puissances étrangères qui aujourd’hui se partagent le gâteau ».

 

Tous les Syriens n'étaient pas révolutionnaires

 

Enfin, il faut noter que de nombreux syriens ne souhaitaient tout simplement pas cette révolution et cela participe aussi de l’explication de l’échec de celle-ci. Les alaouites tout d’abord, pour lesquels le gouvernement baassiste en place à Damas depuis 1970 constitue une sécurité pour cette minorité longtemps persécutée. On s’en rend compte lorsqu’on approche des villes de Tartous ou Lattakia, sur la côte ouest du pays. Le nombre de portraits rendant hommage à des soldats morts dans les rangs de l’armée arabe syrienne est révélateur du fait que les alaouites ont conscience de jouer leur survie dans ce conflit. Les chrétiens également, se sont massivement soudés autour du « lion de Damas ». Comme l’explique Lawandous, habitant de Maaloula « avant la guerre, on ne parlait pas de politique nous les chrétiens, on voulait juste vivre en paix. Mais c’est l’armée syrienne qui nous a libérés lorsqu’Al Nosra a envahi le village en 2013, maintenant, tout le monde soutient Assad car on a compris que sans lui, c’est la disparition des chrétiens du Moyen-Orient ».

 

 

Un soldat chrétien se battant pour le compte de Bachar Al-Assad, rencontré à Sednaya (province de Damas) en août 2018

 

Le Moyen-Orient n'est pas au bout de sa peine

 

La situation est donc bien plus complexe qu’il n’y parait, et la Syrie est un bon exemple pour comprendre l’échec généralisé des révolutions arabes dans tout le Moyen Orient : révolte portée davantage par des islamistes que de vrais démocrates (Tunisie, Egypte), intervention étrangère déstabilisatrice (Libye, Yémen), dictatures accrochées au pouvoir (Bahreïn)… En Syrie, le gouvernement a bénéficié de soutiens extérieurs et a habilement tourné l’opinion d’une partie du peuple en sa faveur afin de se maintenir au pouvoir. Au Moyen-Orient comme partout, la révolution est un processus long et périlleux…            

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