Le Venezuela : miroir brisé des gauches sud-américaines.

19/12/2017

« Tu sais, dans les journaux on parle d’inflation et d’élections. Mais c’est différent de le vivre. Ce pays a libéré l’Amérique latine des Espagnols, possède la plus grande réserve de pétrole au monde, fait partie des 18 pays de mégadiversité. C’était un paradis où les plages ressemblaient à celles des fonds d’écrans automatiques des ordinateurs. Imagine ce que ça fait de ne pas trouver les médicaments dont tes grands-parents ont besoin, de voir un imbécile ruiner une partie de ton identité, de devoir quitter ton pays peut-être pour toujours. » Voilà les mots de mon ami Tomás quand il pense à son pays qu’il a dû quitter, comme beaucoup. Bienvenue au Venezuela.

 

 

Lorsque Chávez meurt en 2013, Nicolás Maduro hérite d’un Venezuela bien engagé sur la route du désastre. L’autoritarisme et la militarisation du gouvernement sont déjà bien avancés. Le petit nouveau suit les pas de son ancien maître. Si bien qu’aujourd’hui, étendre les prérogatives du gouvernement et incarcérer des opposants politiques, comme Leopoldo López, font partie intégrante de la vie quotidienne. L’armée représente le tiers des ministres, souvent dans des secteurs clés comme la répartition des devises ou la distribution d’aliments.

 

Mais Chávez avait entraîné ses voisins dans ses dérives. Il avait déclenché une vague socialiste en Amérique latine, ou plutôt en Amérique du Sud. Détruits par la « décennie perdue » 1990 et le consensus de Washington néolibéral, le modèle vénézuélien apparaît comme une échappatoire. Lula au Brésil, Kirchner en Argentine, Morales en Bolivie, Ortega au Nicaragua, Garcia au Pérou, Correa en Équateur, Lugo au Paraguay, la liste est longue. Pour Olivier Compagnon, directeur de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, « il faudrait mettre un « s » à gauche, car il y a de grandes différences et parfois de fortes tensions, entre ces différents régimes ». Néanmoins, s’il serait gauche de généraliser, ces gouvernements partagent une idéologie nationaliste, une certaine vision économique et des affinités personnelles.

 

Améliorer la situation sociale.

 

Leur dessein premier fut d’améliorer la situation sociale. Ils ont profité de la manne émanant des matières premières. Pétrole du Venezuela, soja d’Argentine, sucre du Brésil, gaz de Bolivie, voilà leurs sources de revenus. Ils ont ainsi mis en place des politiques sociales ambitieuses, comme les misiones vénézuéliennes et la bolsa familia brésilienne. Les résultats sont spectaculaires. De 1999 à 2011, le taux de pauvreté est passé de 42,8% à 26,5% au Venezuela, de 23% à 12,6% de 1991 à 2008 au Pérou, de 40% à 23% de 2006 à 2016 en Équateur.

 

Le problème ? Ils n’ont pas su diversifier leur économie et restent dépendants aux exportations de matières premières. Au Venezuela, le pétrole représente 96% des revenus d'exportations. Quel pari risqué de fonder le développement social sur une filière tellement dépendante de la conjoncture… Ils n’y ont pas échappé. La concordance entre la chute des matières premières en 2014 et les difficultés politiques est flagrante. Impossible de maintenir des projets sociaux onéreux lorsque la rente s’effondre et que l’inflation explose (720% pour le Venezuela en 2017 selon le FMI).

 

Une mainmise sur l’économie.

 

Ces gouvernements socialistes s’accordaient également sur l’omniprésence de l’État. Blessés par le néolibéralisme, ils veulent contrôler les secteurs stratégiques. Là encore, le Venezuela montre l’exemple avec des nationalisations massives dans le secteur des hydrocarbures, des télécommunications, de l’électricité, de la production de ciment, du commerce de détail... Il est suivi par la Bolivie pour le gaz, l’Équateur pour le pétrole, l’Argentine pour le système privé de retraites.  Mais  il  est  nécessaire  d’investir pour  garantir la  compétitivité de l’appareil productif. En 2017, la capacité de production des 4 complexes vénézuéliens de raffinerie pétrolières serait tombée à 30 %. Cette mainmise sur l’économie s’est révélée contre-productive. Elle a abouti à l’émergence d’une bolibourgeoisie, grands fonctionnaires aux fortunes faramineuses.

 

L’union fait la force.

 

Le dernier grand point de convergence était géopolitique. Les prétentions hégémoniques états- uniennes sur l’Amérique Latine nourrissent une volonté d’émancipation. Les États sud- américains partageaient alors l’idée qu’elle se ferait par l’intégration régionale. Chávez ravive les velléités d’émancipation en s’autoproclamant successeur du Libertador, Simón Bolívar. Ainsi naquit l'Alliance bolivarienne pour les Amériques (2004), contre la proposition de Zone de Libre Échange des Amériques de George W. Bush. S’en suit l'Union des nations sud- américaines (2008) qui rassemble 68% de la population latino-américaine. Mais comment y croire quand les États-Unis demeurent le premier client de la majorité de ces pays ?

 

Au-delà de l’Oncle Sam, Moscou et Pékin s’imposent. « Tu sais ce que fait la Chine ? Elle rachète des terrains à des Vénézuéliens nécessiteux et détruit tout », s’émotionne mon amie Yubana, réfugiée au Pérou. L’Amérique du Sud demeure le terrain de jeu de ces puissances, avec toutefois des nuances selon les pays. Devinez qui est le grand gagnant. Caracas est endetté de 50 milliards de dollars auprès de Pékin et Moscou, remboursables en pétrole, sachant que son principal client sont les États-Unis, qui achètent 40% de sa production.

 

Revers en cascade.

 

Ces failles justifient les revers successifs de ces régimes. En octobre 2015, le néolibéral argentin Mauricio Macri remporte les présidentielles. En décembre 2015, l’opposition vénézuélienne obtient 59% des sièges  à l’Assemblée. En  février  2016, Evo Morales se voit refuser la possibilité de briguer un quatrième mandat. En août 2016, la présidente brésilienne Dilma Rousseff est destituée.

 

Le Venezuela est le plus affecté parce qu’il en a plus fait. Plus de politiques sociales. De dépendance. De nationalisme. D’autoritarisme. Il a été le patient 0 et son échec reflète l’inefficacité du socialisme sud-américain. La crise actuelle nourrit les maux récurrents en Amérique du Sud : corruption et violence. « Presque personne n’aime Maduro, mais s’il décide des résultats électoraux, comment faire ? », se demande Tomás. Depuis début avril, plus de 125 personnes sont décédées lors de manifestations contestataires. Sans amélioration notable.

 

Perspectives de résolution ?

 

Si certains suivent la voie désastreuse du Venezuela, d’autres ont pris un virage libéral, comme le Brésil et l’Argentine. Maduro se retrouve de plus en plus seul. Le 15 octobre dernier, le groupe de Lima (Canada et 11 pays latino-américains), la France et les États-Unis ont dénoncé les conditions douteuses des élections régionales vénézuéliennes. Cela fait écho au refus de 12 pays d’Amérique, de l’Union Européenne et de l’ONU de reconnaître la Constituante fin juillet.

 

Progressivement, la communauté internationale prend conscience du rôle qu’elle doit jouer. Loin de légitimer le gouvernement et de rassurer les investisseurs internationaux, les élections dévoilent le caractère dictatorial de Maduro. S’il a pu profiter des divisions de l’opposition, l’octroi du Prix Sakharov à l’opposition vénézuélienne par le Parlement Européen le 26 octobre représente une main tendue. Après le temps des condamnations, l’heure de l’action de la communauté internationale a sonné. Une petite nuance : en août dernier, Trump signait un décret interdisant l’achat de nouvelles obligations à Caracas. De telles sanctions aggravent la situation sociale, mais surtout alimentent la théorie du complot impérialiste défendue par Maduro. La rupture du rapprochement avec Cuba initié sous Obama permet également au Venezuela de garder un de ses rares alliés, alors que l’isolement favoriserait la discussion. Si quelques lueurs d’espoir pour entamer une résolution de la crise vénézuélienne existent, le chemin s’annonce long et périlleux…

 

 

Sources :

 

- https://www.upi.com/Top_News/US/2015/11/12/DEA-agents-arrest-members-of-Venezuelan-presidents-family/6851447322183/

- Géopolitique des Amériques - Édition Nathan, 2017

- Le Venezuela au-delà du mythe : Chávez, la démocratie, le changement social - Sous la direction de

Olivier Compagnon, Julien Rebotier et Sandrine Revet - Les Éditions de l’Atelier, 2009

- Venezuela : nouveau régime ou retour aux populismes d’antan ? - Georges Couffignal, Daniel Van

Eeuwen - La Documentation française- Iheal, 2011

- https://www.mediapart.fr/journal/international/dossier/notre-dossier-hugo-Chávez-et-le-chavisme

-http://www.huffingtonpost.fr/2013/03/08/hugo-Chávez-mort-dictateur-ou-democrate-bilan-annees_n_2814183.html

- https://www.humanite.fr/monde/le-bolivarisme-fer-de-lance-de-l-integration-sud-a-516901

-http://abonnes.lemonde.fr/ameriques/article/2017/10/05/au-venezuela-l-industrie-du-petrole- ravagee_5196541_3222.html?xtmc=venezuela&xtcr=1

- http://abonnes.lemonde.fr/ameriques/article/2017/08/30/au-venezuela-un-rapport-de-l-onu-accable-le- regime-de-maduro_5178603_3222.html

-https://www.ouest-france.fr/economie/transport-aerien-le-venezuela-est-en-train-de-se-couper-du- monde-5293334

- http://www.rfi.fr/ameriques/20171004-venezuela-nicolas-maduro-discute-dette-vladimir-poutine

- https://www.monde-diplomatique.fr/2016/12/LAMBERT/56923

- https://www.monde-diplomatique.fr/2011/11/ROBINSON/46900

-http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/07/27/les-raisons-de-l-impasse-au- venezuela_5165679_3232.html

-http://america-latina.blog.lemonde.fr/2017/02/28/le-venezuela-montre-le-risque-dun-retour-des- dictatures-selon-le-socialiste-chilien-sergio-bitar/

-http://abonnes.lemonde.fr/ameriques/article/2016/09/02/revers-en-serie-pour-la-gauche-en-amerique- latine_4991776_3222.html

-http://abonnes.lemonde.fr/decryptages/article/2015/12/17/changement-d-epoque-en-amerique- latine_4833864_1668393.html

Please reload

SUIVEZ-NOUS
NE MANQUEZ RIEN
ARTICLES RÉCENTS
Please reload

NOS PARTENAIRES
  • Facebook Social Icon
  • Twitter Social Icon
  • Instagram Social Icon
  • YouTube Social  Icon

Diplo'Mates

L'équipe

A propos

Nos actions

Journalisme

Blog

Weekly Diplo

Infographies

© 2018 by DIPLO'MATES | diplomates@em-lyon.com

Diplo'Mates, association étudiante géopolitique

Diplo d'Or

Le concours

Edition 2017

Edition 2018

Edition 2019

Evénements

MUNs

Visites

Conférences

Tables-rondes

Contact

Nous contacter

Devenir partenaire