La Chinamérique : un couple en passe de divorcer ?

Les Etats-Unis et la Chine n’ont jamais été réellement amis. Le rapprochement avec la Chine communiste initié par Kissinger en 1972 est uniquement stratégique et a pour but de défier le bloc soviétique au cœur de la Guerre Froide. Avec le développement rapide de la Chine à partir des années 80, les relations économiques entre les deux pays sont inévitables. En 2015, le pays du milieu devient le premier partenaire commercial du géant américain. Première puissance économique mondiale, la Chine est désormais vue comme un pays concurrent à vocation impérialiste avec lequel les Etats-Unis doivent composer. Si les relations restent diplomatiques, les tensions, elles, sont bien présentes.


En 2010, Jean Louis Chambon écrivait : « la Chinamérique, un couple contre-nature » ?  En effet, cette « entité » repose sur un équilibre fragile entre rivalité et interdépendance. Mais aujourd’hui, une nouvelle variable s’est ajoutée à l’équation : l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, qui se méfie de la Chine et ne s’en cache pas. Quel est l’impact de ce nouveau paramètre sur les relations sino-américaines ?

 

Le choc des puissances

 

Deux géants se font face : d’un côté, les Etats-Unis, considérés incontestablement comme la première puissance mondiale depuis 1945, et la Chine, première puissance économique mondiale avec un PIB de 17 000 milliards de dollar en PPA (Parité de Pouvoir d’Achat), première puissance exportatrice, excédentaire de 200 milliards de dollar et première puissance industrielle.

 

Les deux pays font la course au leadership économique et géopolitique mais avec une stratégie différente : les Etats-Unis tentent de conserver leur place quand la Chine cherche à se frayer un chemin en commençant par devenir une puissance régionale en Asie Pacifique. « Cacher sa brillance et cultiver l’obscurité » disait Deng Xiaoping, premier président populaire de Chine. Désormais, celle-ci affiche clairement ses ambitions hégémoniques.

 

Celles-ci s’expriment par l’augmentation du budget militaire, multiplié par 10 en l’espace de 15 ans, ou encore par son rapprochement avec la Russie pour sécuriser ses besoins en énergie. La stratégie du collier de perles qu’elle met en place dans l’Océan Indien et la mer de Chine (vaste réseau de bases navales avec des stations d’écoute) concurrence directement la présence américaine dans une région où ont lieu près de 40% des échanges maritimes mondiaux.

 

Sur le plan monétaire, la Chine construit un modèle de substitution au système américain centré autour du dollar. Les accords de Chiang Mai en 2000 regroupent des pays qui souhaitent échanger sur les marchés financiers en Asie sans passer par le dollar. Un accord similaire en 2011 avec le Japon permet des échanges directs entre les deux pays dans leur devise. La volonté de la Chine ? Se passer à terme du dollar, voire même créer une monnaie mondiale unique dont elle serait à l’initiative. La multiplication des accords bilatéraux avec de nombreux pays concurrence également directement les accords régionaux américains.

 

Deux pays unis par un lien économique très fort


Depuis l’émergence de la Chine au plus haut niveau, une véritable rivalité s’est donc créée entre les deux pays. Mais ils doivent composer avec des liens économiques importants, qui les forcent à entretenir une coopération très forte, ce qu’illustre le terme de « Chinamérique ».

 

Les Etats-Unis sont le premier partenaire commercial de la Chine. En 2015, les échanges commerciaux entre les puissances s’élevaient à 441,5 milliards de dollar. La Chine réalise 36% de ses exportations et 55% de ses importations avec l’Asie Pacifique. Sans le marché américain où elle réalise 15% de ses exportations pour absorber ses produits, elle serait lourdement déficitaire. Son modèle trop extraverti – elle exporte le tiers de ce qu’elle produit –, la rend complètement dépendante de son marché principal qui est le marché américain.

De la même manière, les Etats-Unis ne peuvent se passer de la Chine. En effet, indépendamment de l’importance du marché intérieur chinois pour les entreprises américaines,  ils dépendent massivement de la Chine car elle est leur principal créancier. Selon les statistiques publiées par le Trésor américain en 2016, celle-ci possède 1185 milliards de dollar de treasuries –  les obligations d’Etat américaines –, soit 20% de la dette américaine détenue en dehors du territoire américain ! Le géant asiatique finance donc la dette américaine. On constate un schéma similaire chez les entreprises américaines : elles sont en effet nombreuses à se financer sur les marchés internationaux en émettant des obligations que rachètent en bonne partie des investisseurs chinois.

 

D’ailleurs, depuis 2009, un « dialogue stratégique et économique » a été mis en place entre les deux puissances qui prend la forme d’une rencontre annuelle entre les secrétaires d’Etat et du Trésor de chaque pays.

 

Un climat sous haute tension

 

De 2008 à 2016, les Etats-Unis ont eu à leur tête un président très diplomate conscient de cette dépendance et soucieux de garder de bonnes relations avec la Chine, malgré l’agressivité affichée par celle-ci au large de ses côtes orientales. Barack Obama et Xi Jinping avaient également en commun la lutte contre le changement climatique. Cependant, depuis le 20 janvier 2017, un nouveau président beaucoup moins enclin au compromis et complètement indifférent au dérèglement climatique est à la tête des Etats-Unis.

 

Tout au long de la campagne présidentielle, M. Trump n’a cessé de mentionner les Chinois dans ses discours, les accusant d’être responsables de la désindustrialisation et la délocalisation des entreprises américaines en Chine qui entraînent la disparition de millions d’emplois potentiels pour les Américains. En décembre dernier, il a menacé de remettre en cause le principe de la Chine unique et a discuté avec le président taïwanais au téléphone, ce que n’avait pas fait un président américain depuis 1979.  « Si Washington devait revenir sur cet engagement, il ne saurait plus être question de croissance saine et régulière des relations sino-américaines », a averti le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Geng Shuang. «La confiance est écornée » déclarait un diplomate chinois. « Je ne veux pas que la Chine me dicte ce que je dois faire » a affirmé D. Trump, menaçant également son rival de mener une « guerre commerciale ». Les déclarations des deux partis sonnent comme des promesses de guerre froide pour certains.

 

Certaines accusations portées ne sont pourtant pas complètement fausses. En effet, la Chine utilise le dumping sous de nombreuses formes pour se développer. Elle ne respecte pas les législations sur les droits de propriété (78% des logiciels installés en Chine sont piratés), le gouvernement apporte un soutien financier à de nombreuses entreprises privées et traite inégalement les sorties et les entrées de marchandises et de capitaux, pourtant l’une des conditions de son admission à l’OMC en 2001. La sous-évaluation du yuan pour favoriser la compétitivité de ses exportations apparaît comme déloyale, ce que le président américain n’a pas manqué de lui reprocher pendant sa campagne.

 

« Je ne veux pas que la Chine

me dicte ce que je dois faire »

 

 

Renouer des relations saines

 

Ce manque de confiance mutuelle et l’agressivité affichée par la Chine amène les deux pays à prendre des mesures pour se défendre. En 2017, les Etats-Unis et la Chine ont prévu d’augmenter massivement le budget alloué à l’armée, alors que ce sont déjà eux qui investissent le plus – et de loin (Etats-Unis : 604,5 milliards de dollar, Chine : 145,8 milliards de dollar, chiffres 2016 de l’IISS). Le pays du milieu est également en train de concevoir son propre porte-avions, qui devrait être opérationnel en 2020.

 

Par ailleurs, l’un des projets de campagne de Donald Trump est de retourner à un certain protectionnisme par l’augmentation importante des droits de douane, ce qui aurait un impact violent sur l’accès, pour les exportations chinoises, à l’immense marché américain. La Chine pourrait alors riposter et arrêter d’alimenter la dette américaine ou sous-évaluer davantage le yuan, ce qui aurait un effet néfaste sur l’état de l’économie mondiale.

 

Le secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson et le président chinois Xi Jinping à Pékin le dimanche 19 mars

 

Cependant, rien n’est encore fait et on constate déjà une volonté de rapprochement entre les deux pays. Dimanche 19 mars, le secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson s’est rendu en Chine pour travailler sur un rapprochement entre les deux pays. "Nous savons que par le dialogue, nous arriverons à une meilleure compréhension qui conduira à un renforcement des liens entre la Chine et les Etats-Unis et donnera le ton de notre future relation de coopération" a-t-il dit.  Par ailleurs, le sommet des deux chefs d’Etat dans la demeure d’été de Donald Trump à Mar-a-Lago en Floride début avril, rencontre qui semblait impossible à envisager il y a encore quelques mois et après laquelle le président américain a promis un « plan d’action » de 100 jours pour renforcer la coopération entre les deux pays, témoigne également de ce rapprochement.

 

De ce plan d’action est d’ailleurs né le 12 mai un accord commercial important entre la Chine et les Etats-Unis, qui prévoit notamment l’ouverture du marché chinois au bœuf américain et une ouverture plus importante de la Chine à la finance internationale en échange de l’autorisation d’achat de gaz naturel américain pour les entreprises chinoises et de l’accès au marché américain de la volaille chinoise. Geng Shuang, porte-parole du ministère des affaires étrangères chinois, se félicite de la rapidité des progrès de la coopération entre les deux pays :  «Le fait que nous puissions accomplir de tels progrès en aussi peu de temps montre que nous pouvons viser une coopération encore accrue pour notre bénéfice mutuel». Washington y voit quant à elle une « performance herculéenne ».

 

Un revirement qui semble donc très surprenant et contradictoire par rapport aux promesses de campagne de Donald Trump mais qui révèle au moins une chose : la priorité aujourd’hui pour les superpuissances est ailleurs.

 

La priorité est ailleurs

 

Les relations sino-américaines ne peuvent se réduire à des déclarations enflammées et une volubilité incontrôlée du président américain sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, certaines menaces géopolitiques s’affirment comme des priorités pour les deux pays et met cette rivalité entre les deux superpuissances au second plan. Plus, elles les incitent même à se rapprocher et à montrer un front uni.

 

Parmi ces menaces, on retrouve la Corée du Nord qui multiplie les tirs balistiques à sa frontière, menaçant ouvertement les Etats-Unis et le Japon. Malgré le désaccord sur la manière de gérer cette crise – le président américain estime notamment que c’est à la Chine de faire revenir la Corée du Nord à la raison –, les deux pays essaient ensemble de trouver une solution. Les Etats-Unis doivent également gérer l’instabilité au Moyen-Orient, entre la tragédie syrienne et la lutte contre l’Etat Islamique ; ils ne peuvent se permette actuellement de mener une guerre froide en parallèle avec la Chine.

 

Ainsi, Donald Trump, qui a longtemps été très virulent envers la Chine, donne ici l’espoir de voir se développer une relation saine avec son homologue chinois Xi Jinping. Les derniers événements sont difficiles à interpréter tant ils semblent loin de la politique affichée par Donald Trump au cours de sa campagne. Ce dernier a affirmé beaucoup de choses sur lesquelles il est ensuite revenu. Ce manque de cohérence dans les prises de décision ainsi que les priorités géopolitiques du moment rendent difficile une lecture éclairée de l’avenir de la relation du couple Chinamérique. On sent également un début d’inversement du rapport de force entre les deux pays avec  l’inauguration de la route de la soie par le président chinois début mai, qui est le signe d’une « nouvelle ère des relations internationales » selon Pékin. Rien que ça. Comment vont réagir les Etats-Unis ? Quoiqu’il en soit, ils devront trouver un moyen de travailler ensemble dans l’intérêt commun de leurs pays aux destins croisés.

 

 

Sources :

http://www.lapresse.ca/international/etats-unis/201703/16/01-5079505-rencontre-possible-entre-trump-et-le-president-chinois-a-mar-a-lago.php

http://www.liberation.fr/planete/2017/02/13/tir-de-missile-nord-coreen-donald-trump-promet-de-repondre-tres-fortement_1548308

http://www.huffingtonpost.fr/2016/12/12/la-chine-se-dit-gravement-preoccupee-par-les-propos-de-donald-trump-sur-taiwan/

http://www.lefigaro.fr/international/2017/03/10/01003-20170310ARTFIG00142-la-chine-veut-muscler-sa-marine-de-guerre.php

http://www.lemonde.fr/international/article/2016/12/12/d-ou-vient-le-concept-de-chine-unique-objet-de-toutes-les-divisions_5047765_3210.html

https://www.lesechos.fr/14/11/2016/LesEchos/22317-109-ECH_la-dette-au-coeur-des-relations-etats-unis-chine.htm

https://fr.sputniknews.com/economie/201511061019349513-chine-usa-partenaire-commerce/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_d%C3%A9penses_militaires

https://www.iiss.org/

http://www.liberation.fr/planete/2016/12/12/chineetats-unis-vers-une-guerre-froide_1534848

https://www.letemps.ch/opinions/2017/05/12/xi-jinping-marginalise-donald-trump

http://www.latribune.fr/economie/international/les-etats-unis-et-la-chine-signent-des-accords-commerciaux-711356.html

http://www.europe1.fr/international/coree-du-nord-donald-trump-pense-que-xi-jinping-fait-pression-3315623

http://www.leparisien.fr/international/etats-unis-chine-trump-enterre-la-hache-de-guerre-avec-un-accord-commercial-12-05-2017-6942069.php

Les grandes mutations du monde du XXème siècle, Nathan

 

Sources des images :

http://www.keskiscpass.com/wordpress/chine-etats-unis-je-taime-moi-non-plus/

http://www.france24.com/fr/20170319-xi-jinping-rex-tillerson-travailler-rapprochement-chine-etats-unis-visite-coree-nord

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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