Un an après la transition démocratique, où en est la Birmanie d'Aung San Suu Kyi ?

02/03/2017

Quel pays est dirigé par une icône de la démocratie et des droits de l’homme, tout en abritant l’une des communautés les plus persécutées de la planète ? Un an après le  « triomphe » de la démocratie comme le dit Thein Sein, président sortant, et la fin de la junte militaire au Myanmar (ex Birmanie), quelle est la situation du pays et quel est le bilan pour le gouvernement civil?

 

Après un demi-siècle de junte militaire, une transition démocratique récent

Aung San Suu Kyi salue ses supporters - http://blogs.ft.com/photo-diary/tag/aung-san-suu-kyi/

 

Pour comprendre la situation actuelle de la Birmanie, une mise en perspective historique s’impose.

 

Après l'indépendance avec l'Angleterre en 1948, la Tatmadaw (l'armée nationale) est la seule institution assez forte pour imposer son autorité sur un pays divisé. A la suite du coup d’Etat de 1962, l’armée birmane, menée par le général Ne Win, instaure un gouvernement autoritaire militaire et fait le choix d’une politique économique de type socialiste et autarcique. Pendant plus d’un quart de siècle, le pays, alors encore appelé Birmanie, se met à l’écart de la scène internationale.

 

Mais, en 1988, un mouvement populaire met fin à ces années de « voie birmane vers le socialisme » et un coup d’état installe au pouvoir une nouvelle junte aux orientations économiques plus libérales et ouvertes sur l’extérieur, le Conseil d'État pour la restauration de la loi et de l'ordre (SPDC), renommé Conseil d'État pour la Paix et le Développement en 1997. Ouverture qui n’aura aucun effet sur les droits de l’homme et le droit de vote, puisque la junte annule les élections largement remportées par l’opposante Aung San Suu Kyi en 1990 (80% des voix). Cette dernière est alors placée en résidence surveillée par le pouvoir jusqu’en 2010.

 

En mars 2011, la junte militaire est dissoute lorsque le général Than Shwe se retire de la vie politique et transfère ses pouvoirs à un nouveau président, Thein Sein. En 2012, la signature d’un accord de cessez-le-feu avec le principal groupe rebelle de la minorité Karen, l’Union nationale karen, met fin à l’une des guerres civiles les plus anciennes de la planète. En effet, en dehors de la plaine centrale où vivent les membres de l’ethnie birmane, 30% de la population du Myanmar appartient à des minorités ethniques qui ont historiquement résisté au pouvoir central.

 

En novembre 2015, la Ligue Nationale pour la Démocratie remporte les élections présidentielles et législatives et sa Secrétaire Générale, Aung San Suu Kyi, devient chef du gouvernement de facto, la Constitution lui interdisant de briguer la présidence en étant mère d’enfants de nationalité étrangère. Un an et beaucoup d’espoirs plus tard, quel est le bilan de la transition démocratique ?

 

Intolérance religieuse, prisonniers d’opinion et « nettoyage ethnique »

 Aung San Suu Kyi : “Il n’y pas de de Rohingya...”. Dessin de Stephff

 

Dans son rapport annuel 2016/2017, l’ONG Amnesty International note : « La constitution d’un nouveau gouvernement civil n’a pas entraîné d’amélioration significative de la situation des droits humains. ». 

 

On assiste en effet à une montée de l’intolérance religieuse de la part de la majorité bouddhiste, notamment à l’encontre des musulmans, qui se manifeste par des émeutes et des attaques de lieux de culte.

 

En parallèle, les conflits armés internes se sont poursuivis dans certaines régions du pays, malgré l’organisation par le nouveau gouvernement d’une « Conférence de Paix de Panglong du 21ème siècle » censée réunir tous les six mois des représentants de la plupart des groupes ethniques armés et Ban Ki Moon, ancien Secrétaire général des Nations Unies. Les observateurs internationaux ont fait état de nombreuses violations du droit international humanitaire. En avril dernier, le gouvernement a en outre durci les restrictions d’accès des organismes d’aide humanitaire. 30 000 personnes déplacées seraient ainsi privées d’aide humanitaire dans les zones rebelles du nord du pays, pour un total de 250 000 personnes déplacées à l’intérieur du Myanmar et 100 000 vivant dans neuf camps en Thaïlande.

 

Pour ce qui est de la liberté d’expression, bien que 83 prisonniers d’opinion aient été libérés en avril 2016 à la faveur d’une grâce présidentielle et que le nouveau gouvernement ait abrogé certaines lois répressives, qui prévoyaient entre autres la peine de mort, la liberté d’opinion reste largement entravée en Birmanie.

 

Mais ce qui vaut le plus de critiques à la lauréate du Prix Nobel de la Paix de 1991 Aung San Suu Kyi, c’est son apparent détachement vis-à-vis des violences et discriminations contre la minorité musulmane des Rohingyas dans l’Etat d’Arakan, qui ne semblent pas vouloir s’apaiser, malgré les espoirs fondés sur le nouveau gouvernement.

 

Pour les Birmans, majoritairement bouddhistes, les Rohingyas sont des immigrés clandestins venus du Bangladesh. A ce titre, les membres de l’ethnie sont privés de nationalité, victimes de violences interethniques et de restrictions à leur liberté de mouvement. Depuis les années 1990, on estime entre 300 000 et 500 000 le nombre de réfugiés Rohingyas qui ont fui les persécutions pour se réfugier au Bangladesh, ce qui en fait une des communautés les plus persécutées au monde (ONU). La situation s’est considérablement dégradée après l’attaque, le 9 octobre 2016, d’avant-postes de la police des frontières dans le nord de l’Etat d’Arakan, semble-t-il par des militants rohingyas, déclenchant une vaste opération de représailles des forces de sécurité. En février, l’ONU a dénoncé une répression « généralisée et systématique » ayant abouti à un « nettoyage ethnique » et a fait état de meurtres de masse, de viols et « probablement » de crimes contre l’humanité dans une « politique de terreur calculée » contre cette minorité de plus d’un million de personnes, faisant plusieurs centaines de morts. Le gouvernement a longtemps nié la responsabilité des forces de sécurité dans ces exactions.

 

 Les Rohingyas fuient la Birmanie par mer et par terre – The Malaysian Insider

 

L’armée birmane : un Etat dans l’Etat 

 

Cependant, les critiques envers Aung San Suu Kyi, dont l’aura en tant que défenseuse des droits de l’homme s’est largement ternie, occultent les obstacles considérables auxquels son gouvernement et elle-même doivent faire face, dans un pays à la réalité complexe depuis la fin du régime autoritaire.

 

Il semblerait d’une part qu’elle ait voulu calmer le débat identitaire qui fait rage autour de la nationalité des Rohingyas en recentrant la discussion sur la recherche de solutions pratiques à la question de leurs moyens d’existence (leur sécurité alimentaire est particulièrement précaire, ainsi que leur accès à la santé et à l’éducation).

 

D’autre part, Aung San Suu Kyi est souvent critiquée pour des faits commis par l’armée nationale, alors qu’elle n’a aucun moyen de la contrôler. Son champ d’action est en effet officiellement délimité par la Constitution de 2008, qui donne aux hauts gradés de l’armée le contrôle de trois ministères clés en matière de sécurité : les ministères de la Défense, des Frontières et des Affaires intérieures. De plus, elle requiert l’approbation de plus de 75% des parlementaires à toute modification constitutionnelle. Mais 25% des sièges du Parlement birman sont réservés aux militaires…

 

Ceci révèle le vrai problème du Myanmar, à savoir la présence d’un Etat dans l’Etat. Aung San Suu Kyi doit trouver un équilibre très délicat et respecter un programme de réformes chargé. Il s’agirait en particulier d’amender la Constitution non démocratique, sans se mettre à dos pour autant la Tatmadaw, qui a le plus à perdre d’une libéralisation accrue. Preuve en est l’assassinat du conseiller juridique musulman de la chef d’Etat, U Ko Ni, qui travaillait à remplacer la Constitution actuelle, afin de réduire les pouvoirs extraordinaires conférés à l’armée. Enfin, la question des Rohingyas est impopulaire parmi la majorité bouddhiste de la population.

 

Deux entités, dirigées par le ministère de la Défense – l’Union of Myanmar Economic Holdings Ltd (UMEHL) et la Myanmar Economic Corporation (MEC) – sont également parvenues à dominer de nombreux secteurs clés de l’économie du pays. Dans un pays très riche en ressources naturelles, l’UMEHL est présente dans de nombreux secteurs, comme les mines de pierres précieuses, le tourisme, l’immobilier, l’automobile, la banque ou encore les transports. La MEC a quant à elle des activités dans l’exploitation du teck birman, mondialement connu, les médias et l’extraction de gaz naturel et de pétrole, commercialisé vers la Chine et la Thaïlande. L’armée est donc un acteur de premier plan dans l’économie birmane. C’est aussi elle qui profite le plus de la levée des sanctions occidentales en 2013, accordée en réponse au processus de démocratisation engagé en Birmanie et en ligne avec la stratégie de pivot des Etats-Unis vers l’Asie Pacifique. Les sanctions, prises début 1990 pour sanctionner l’autoritarisme de la junte, portaient en effet sur un gel des avoirs des militaires et l’interdiction d’investir et d’importer. Aung San Suu Kyi perd ainsi un potentiel levier de pression sur l’armée, même si cette levée des sanctions a permis une augmentation des investissements étrangers (en majorité chinois) qui accélère le développement économique du pays.

 

Même si le « triomphe » de la démocratie apporte un vent nouveau sur le Myanmar, qui reste la 150ème économie mondiale, le gouvernement emmené par Aung San Suu Kyi se trouve face à de véritables défis, qu’ils soient politiques ou économiques dans un pays gangréné par la violence et la quasi omnipotence de l’armée. Pour citer la Prix Nobel de la Paix, quelques jours avant les législatives de novembre 2015 : “Un proverbe birman dit qu’il faut rendre les gros problèmes petits pour qu’ils disparaissent.”. Espérons qu’Aung San Suu Kyi arrive à réduire le pouvoir de l’armée, sans quoi elle continuera à avoir les mains liées, au détriment de la population birmane.

 

 

 

Sources :

http://www.novethic.fr/empreinte-sociale/droits-humains/isr-rse/birmanie-l-exploitation-miniere-au-prix-des-droits-humains-et-environnementaux-144281.html

https://www.amnesty.org/fr/countries/asia-and-the-pacific/myanmar/report-myanmar/

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2017/01/31/la-birmanie-rongee-par-l-intolerance-religieuse_5071973_3216.html

http://www.courrierinternational.com/article/birmanie-des-sanctions-economiques-levees-trop-rapidement

http://www.courrierinternational.com/dessin/birmanie-le-monde-na-pas-encore-pris-conscience-du-drame-des-rohingyas

http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20170209-birmanie-manifestation-anti-rohingyas-contre-arrivee-bateau-malaisien

http://www.courrierinternational.com/article/birmanie-les-rohingyas-eternelles-victimes

http://www.universalis.fr/encyclopedie/birmanie-myanmar/3-la-birmanie-depuis-1962/

http://www.lefigaro.fr/international/2016/01/28/01003-20160128ARTFIG00183-l-ex-junte-birmane-prepare-l-arrivee-du-premier-gouvernement-democratique.php

http://ddc.arte.tv/nos-cartes/les-elections-presidentielles-en-birmanie

http://www.lefigaro.fr/international/2011/03/30/01003-20110330ARTFIG00715-en-birmanie-les-militaires-endossent-des-habits-civils.php

http://www.courrierinternational.com/article/2012/03/28/birmanie-ou-myanmar

https://www.nytimes.com/2017/02/02/world/asia/myanmar-ko-ni-lawyer-constitution-military.html?rref=collection%2Ftimestopic%2FMyanmar&_r=0

https://www.nytimes.com/2017/02/03/world/asia/rohingya-myanmar-un-report.html?rref=collection%2Ftimestopic%2FMyanmar&_r=0

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