Elections en Turquie : les enjeux du scrutin

31/10/2015

 La Turquie a-t-elle la maîtrise de son destin ?

 

   Le modèle turc a longtemps été reconnu pour sa capacité à concilier les valeurs conservatrices religieuses, la démocratie et l’économie de marché. En juin 2011, le Parti de la Justice et du Développement (AKP), pro-musulman, avec à sa tête l’actuel président Recep Tayyip Erdoğan, atteignait d’ailleurs son meilleur score aux élections législatives avec près de 50% des voix. Mais aujourd’hui, alors que les cartes ont été redistribuées, que l’AKP a échoué à rassembler une majorité en juin dernier et que les printemps arabes se sont enlisés, dégénérant pour une grande partie en conflits, nombreux sont ceux qui regardent la stabilité turque. Pays « au bord du gouffre », « en proie à la guerre civile »… Depuis cet été, les journalistes occidentaux s’inquiètent et contribuent à inquiéter les Européens. Où en est-on vraiment ?

 

L'UE a promis à la Turquie de l'aider dans la gestion des flux migratoires © LEMONDE

 

Un fléchissement économique

 

   Depuis quelques temps et particulièrement en cette période de conflit avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), ainsi qu’à l’approche des élections, l’économie turque faiblit. Les perspectives en termes de solvabilité sont négatives, faisant de la Turquie l’une des économies les plus « volatiles » du groupe des pays en développement, d’après un rapport de l’agence de notation Standard & Poor’s daté de début octobre. Déjà mi-septembre, c’était l’agence Fitch Ratings qui mettait en garde le pays contre une possible dégradation de sa note, qui n’a finalement pas eu lieu.

 

   Si la Turquie est ainsi sur la sellette, c’est qu’à l’inverse d’autres pays dits « intermédiaires » comme l’Indonésie par exemple, son économie est plus ancienne, plus avancée, et donc plus essoufflée. Avec 2,9% de croissance en 2014, la situation économique en Turquie n’a plus rien à voir avec celle des années précédentes, lorsque le pays atteignait 8 à 10% de croissance annuelle. Une situation ni réjouissante, ni catastrophique.

 

   De ces crises, la Turquie a tiré des leçons, notamment en réformant son système bancaire et en séparant les activités de dépôt et d’investissement. Mais elle reste très sensible aux variations internationales. La livre turque ne cesse d’ailleurs de se déprécier par rapport à l’euro et au dollar depuis plusieurs mois. Par conséquent, la Turquie reste victime du climat international délétère, et ne possède pas, en ce sens, la maîtrise de son destin économique.

 

 

La Turquie, le PKK et Daesh

 

   Du côté de sa politique extérieure, la Turquie poursuit deux objectifs en Syrie. Le premier consiste à empêcher la création d’une zone kurde autonome en Syrie, qui déstabiliserait la Turquie dont 24% de la population est kurde selon les estimations. Le second objectif, du moins au début, était de renverser Bachar el-Assad pour installer à Damas un gouvernement sunnite ami.

 

   Ainsi, les Turcs ont longtemps fermé les yeux sur l’activité de Daesh, car il s’oppose au régime de Bachar el-Assad. Certains se sont même aventurés à déclarer qu’un soutien financier avait lieu. Cependant, les Etats-Unis et la Turquie ont signé en mars dernier un accord pour former et entraîner sur des bases militaires turques une opposition modérée contre Daesh, appelée « Armée de la conquête », qui a depuis remporté quelques succès en Syrie.

 

   Mais si cet accord soudain avec les Etats-Unis pose question, on aurait tort de croire qu’il s’agit d’un fléchissement d’Ankara. Au contraire, cette décision, bien qu’elle soit a priori contraire aux objectifs de la Turquie, serait en réalité bien en phase avec sa politique intérieure. S’engager en Syrie constitue en effet un prétexte pour bombarder les positions du PKK en Syrie et en Irak. Or, lorsque l’on bombarde les positions du PKK en Syrie et en Irak, on provoque de façon mécanique un réflexe de représailles de la part du PKK, qui va donc attaquer les soldats turcs en Turquie. Un mouvement de cohésion nationale autour de l’AKP d’Erdoğan se met en place, et ce dernier devient alors le défenseur de la nation en danger. Il est intéressant de remarquer que tout se passe de cette façon depuis cet été. Dès lors, une telle maîtrise est stupéfiante.

 

   Peu à peu conforté comme président, regagnant la majorité au Parlement, Erdoğan pourra alors changer de nouveau la Constitution pour avoir une plus grande marge de manœuvre. Il sera notamment en mesure d’interdire le Parti Démocratique des Peuples (HDP), parti pro-kurde dont les succès lui ont fait perdre les élections en juin dernier – ce qu’il a déjà tenté de faire, sans succès pour l’instant. Mais il s’agit là d’un jeu dangereux : si l’on interdit le HDP, le seul parti modéré qui permet aux Kurdes de s’exprimer, on prend le risque de tomber dans une guerre civile. Et la Turquie pourrait alors perdre la maîtrise de son destin.

 

 

Une militante pro-kurde brandit le portrait du leader du PKK lors d'une manifestation en juin 2015 © AFP/OZAN KOSE

 

Turquie - Europe : qui tourne le dos à l’autre ?

 

   Le processus dure depuis 1987. Depuis, toujours rien. Il n’a pas échappé aux Européens que la Turquie n’était plus tant intéressée pour entrer dans l’Union européenne. Et pourtant, il leur est encore difficile de reconnaître que l’Etat turc a beaucoup à gagner de cette situation. Crise des migrants, accord sur le nucléaire iranien… c’est toute la région de la Turquie qui bouillonne. Malgré le fait que la Turquie soit un « Etat tampon », une position peu enviable, c’est l’Europe elle-même qui sollicite de l’aide. L’Union européenne lui aurait déjà donné plusieurs milliards d’euros pour qu’elle garde les réfugiés sur son sol. Angela Merkel s’est rendue sur place il y a à peine plus d’une semaine pour s’enquérir de la situation sur place…

 

 

Dimanche, jour de vote pour les Turcs : quels enjeux ?

 

   Enfin côté électoral, il faut rappeler que lors des élections législatives du 7 juin dernier, l’AKP a perdu la majorité au Parlement, pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir 2002. En tête malgré tout, sa seule porte de sortie pour éviter de convoquer de nouvelles élections était de former une coalition avec un autre parti. Ce qui s’est révélé, sans surprise, être un échec : d’une part parce que les Turcs ont un mauvais souvenir des coalitions, d’autre part parce que la personnalité même de Recep Tayyip Erdoğan est peu encline au compromis. Ainsi, de nouvelles élections auront lieu ce dimanche 1er novembre. L’enjeu est important pour l’AKP, qui doit absolument obtenir la majorité pour mener à bien son vaste programme.

 

   Si, de nouveau, aucun parti ne se distingue, ou si l’AKP se retrouve définitivement écarté, bien que cela soit peu probable, alors tout pourrait basculer. Car c’est une chose de maîtriser son destin en maîtrisant sa population – « la Turquie, ce n’est pas la France ; nous avons besoin d’un chef d’Etat fort », m’a-t-on dit plusieurs fois – mais si le peuple cesse de se soumettre dimanche, alors ce sera peut-être une nouvelle page de l’histoire de la Turquie qui s’écrira.

 

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